"La beauté seule procure le bonheur à tous les hommes, et tout être oublie ses limites dès qu'il subit son charme. Aucun privilège, aucune dictature ne sont tolérés pour autant que le goût et que l'apparence belle accroît son empire. Cet empire s'étend vers les régions supérieures jusqu'au territoire où la raison règne avec une nécessité inconditionnée et où prend fin tout ce qui est matière; il s'étend vers les régions inférieures jusqu'à la terre où l'instinct naturel gouverne en exerçant une aveugle contrainte et où la forme ne commence pas encore; même à ces confins les plus extrêmes où le goût est dépossédé du pouvoir législaltif, il ne se laisse pas arracher l'exécutif.
Le désir insociable est forcé de renoncer à son égoïsme et l'agréable qui autrement ne séduit que les sens doit jeter sur les esprits aussi les lacets de sa grâce. [...] Loin des arcanes de la science, le goût amène la connaissance au grand jour du sens commun et il transforme ce qui est l'apanage des écoles en un bien commun à toute la société."
Friedrich von SCHILLER
"La couleur est le lieu où notre cerveau et l'univers se rencontrent. [...] Les plans dans la couleur, les plans ! Le lieu coloré où l'âme des plans fusionne, la chaleur prismatique atteinte, la rencontre des plans dans le soleil. Je fais mes plans avec mes tons sur la palette, comprenez-vous... il faut voir les plans... Nettement... Mais les agencer, les fondre. Il faut que ça tourne et ça s'interpose à la fois. Les volumes seuls importent. De l'air entre les objets pour bien peindre. Comme de la sensation entre les idées pour bien penser [...] Dans un vert, mon cerveau tout entier coule avec le flot séveux de l'arbre. [...] Le paysage se reflète, s'humanise, se pense en moi. Finalement, je ne fais plus qu'un avec mon tableau. Nous sommes un chaos irisé."
Paul CEZANNE
« On dirait que cette peinture, comme les sorciers et les magnétiseurs, projette sa pensée à distance. Ce singulier phénomène tient à la puissance du coloriste, à l'accord parfait des tons, et à l'harmonie (préétablie dans le cerveau du peintre) entre la couleur et le sujet. Il semble que cette couleur, qu'on me pardonne ces subterfuges de langage pour exprimer des idées fort délicates, pense par elle-même, indépendamment des objets qu'elle habille. Puis ces admirables accords de sa couleur font souvent rêver d'harmonie et de mélodie, et l'impression qu'on emporte de ses tableaux est souvent quasi musicale. »
Charles BAUDELAIRE
« L’œil doit son existence à la lumière […], se forme par la lumière et pour la lumière, afin que la lumière intérieure vienne répondre à la lumière extérieure. »
Johann Wolfgang von GOETHE
_________________
AIMER ET CREER : LE JEU DE L'IMAGINATION ET DE L'ENTENDEMENT
Melencolia est un projet de création artistique et technologique visant à mettre en oeuvre et à diffuser de manière collaborative une expérience sensible de pensée et d'imagination collective. Ce projet repose sur des infrastructures mobilisant à la fois des technologies de synthèse numérique, sonore et visuelles, et les réseaux télécoms haut débit.
Notre conviction est avec David Hume, Rudolf Arnheim et Paul Valery que toute pensée remonte fondamentalement et en dernier ressort à un contenu sensible, et essentiellement à des images. Si le concept d'une langue originelle, d'une linga adamica a un sens, nous pensons qu'il renvoie à une pensée qui est avant tout d'ordre visuel, à un flux d'images mouvantes qui, entre ordre et chaos, avant même qu'une figure soit détachée d'un fond, est essentiellement couleur. Il ne s'agit donc de rien de moins que de poser la question des conditions de possibilités théoriques et pratiques préalables à la réalisation d'authentiques compositions de musique chromatiques à l'ère où les nouvelles technologies numériques permettent pour la première fois dans l'histoire de disposer d'instruments adaptés à l'exploration de ce nouveau champ de l'art et de la nature.
LA MELANCOLIE
ET L'ELAN
Il est hélas banal de relever que l'époque moderne allie de façon paradoxale et probablement pour la première fois dans l'histoire connue des civilisations, un développement sans précédent du savoir à un effondrement dramatique de la culture. Depuis que Galilée, Locke et Descartes ont ouvert la voie à la mathématisation - c'est-à-dire à la quantification - de tous les champs du savoir, la réalité des qualités sensibles (interprétées comme manifestations secondes de qualités objectives quantifiables et mesurables) a été progressivement niée par la science. La valeur du vécu subjectif a été dénigrée au profit d'abstractions insaisissables dans lesquelles certains savants de l'école réaliste ont vu la vérité ultime de la nature.
Pour reprendre des termes derridien ou stieglerien, ce qui consiste est de plus en plus nié au profit de ce qui se calcule.
En permettant l'aliénation, au coeur même de la représentation de l'humain, du qualifiable sous le règne du quantifiable, en renonçant sous couvert de doctrines "trans-humanistes " à la contemplation du mystère de l'union consubstantielle, nos sociétés modernes et matérialistes ouvrent la voie d'une véritable religion de la technique fondamentalement anti-humaniste. Il n'y a pas loin à penser avec Michel Henry (1987) que nous assistons impuissants à l'avènement d'une nouvelle barbarie..
Telle est ainsi la profonde mélancolie de notre époque, mélancolie que Jean Starobinsky interprétait déjà comme une forme de « mise à distance » de la conscience face au désenchantement du monde.
Face au désarroi d'une humanité qui ne serait plus qu'un matériau parmi d'autres, l'expérience esthétique demeure le lieu où le corps et l'esprit peuvent continuer à prendre conscience de leur mystérieuse union. Elle est l'instant où le sentiment vital s'éprouve comme autonomisation du jeu de l'entendement et de l'imagination. Comme l'écvrivait récemment Luc Ferry : "L'expérience de quelque chose qui nous dépasse, mais qui n'est pourtant enraciné nulle part ailleurs que dans le coeur humain", c'est à dire l'expérience d'une "transcendance dans l'immanence".
Si certaines écoles phénoménologiques du XXe sont entrées en résistance en choisissant d'opposer art et science au point de les rendre inconciliables, la victoire de l'une des parties devant inéluctablement sceller la défaite de l'autre, démarche que nous estimons stérile (il ne saurait bien entendu être question de condamner la science et ses succès indéniables), il nous apparaît souhaitable et nécessaire que cet antagonisme, qui met en vis-à-vis l'esprit et la technique, soit au contraire dépassé pour conférer à nouveau à l'expérience esthétique sa fonction psychique et sociale primordiale, c'est-à-dire celle du lieu où l'imagination, en donnant incessamment naissance à de nouvelles formes inscrit chaque individu dans un processus vital qui le dépasse.
Cette réhabilitation de l'esprit par l'esthétique ne peut selon nous se réaliser qu'en interrogeant et en expérimentant les voies de communication et d'interaction entre techno-sciences et esthétique, en participant à l'élaboration de formes artistiques proprement adaptées aux savoirs et aux pouvoirs de notre temps.
Dans son essai de 1910, Du spirituel dans l’art, Kandinsky écrivait que la création artistique repose sur trois nécessités :
- Celle de l’artiste en tant que personnalité;
- Celle de l’époque et du lieu, en tant que caractérisée par un langage, un style ou une technique;
- Celle de l’art en général, en tant que cet élément pur et éternel que l’on retrouve dans toutes les œuvres particulières de toutes les nations et de toutes les époques et qui constitue son contenu proprement spirituel.
La prépondérance, dans une œuvre, de cette troisième nécessité esthétique est le signe de sa vérité subjective et de son intemporalité. C’est elle qui fait signe lors de la rencontre avec un art qui nous est étranger par la culture ou l'éqpoue à laquelle il se rattache ; c’est elle qui nous parle au travers des peintures rupestres d'Altamira ou de l’Apollon du Belvédère et fait résonner cette mystérieuse et intime conviction de partager une commune humanité avec ces peuples d’antan et d'ailleurs.
Kandinsky pensait également que chaque siècle offre aux artistes une certaine mesure de liberté, qui ne saurait, même chez les plus grands génies, être illimitée. Cette mesure est notamment tributaire de l’esprit particulier d’une époque, de l’étendue des connaissances théoriques et des moyens techniques dont dispose une civilisation. Le nouveau terrain du grand jeu de la vie de l'esprit est précisément celui où cette mesure s’épuise. Et elle s’est épuisée dans les peintures anonymes de Lascaux comme dans l’opéra de Wagner, ou le cinéma de Gance.
A l'heure des arts contemporains par essence anti-esthétiques, Il ne s’agit certes pas de prôner un « retour aux anciens » par l’imitation formelle de leurs ouvrages, à la manière de Winckelmann et des néo-classiques du XIXe siècle, mais bien au contraire de s’interroger sur la manière dont la technologie pourrait permettre d’incarner dans une forme contemporaine résolument nouvelle cette dimension spirituelle (le terme spirituel étant entendu au sens d'une relation à la vie de l'esprit, hors de toute prise de position relativement au débat entre matérialisme et spiritualisme).
Où donc cette mesure de liberté peut-elle s’épuiser aujourd’hui ?
L'ART DE LA LUMIERE
Le temps d'un art nouveau et autonome de la lumière est venu. Un art de la lumière et de la couleur, qui visera le projet d'une authentique musique du visible - une harmonie chromatique - prenant naissance dans les techniques et les idées qui ont paradoxalement mis à mal l'esthétique telle que nous l'avons connue jusqu'à Matisse: les mathématiques et les technologies du numérique .
Paradoxalement, la tradition romantique (Novalis, Goethe, Hölderlin…) évoquait déjà une mystérieuse écriture chiffrée, langage secret par lequel Dieu s’adressait aux hommes. Ces réflexions souvent plus poétiques que philosophiques ont connu une suprenante postérité du XVIIIe au XXe siècles, qui ont vu l'avènement de nombreux systèmes et corrélativement de maintes expérimentations sur les rapports des arts entre eux et notamment sur les questions de la synesthésie couleur/son, du clavecin oculaire du Père Castel aux mouvements de l’Abstraction dans les champs de la peinture et du cinéma expérimental au début du XXe. Souvent sous l'emprise ambigüe d'inspirations théosophistes, ces artistes s'essayaient à saisir et à comprendre ce langage mystérieux de la nature afin de le magnifier et de donner naissance à des œuvres non plus simplement allégoriques, mais symboliques, c’est-à-dire à même de nous faire toucher intérieurement à un contenu idéel.
Or les langages des mathématiques, depuis Galilée, et de l’informatique, depuis Neumann, nous ont révélé l’extraordinaire adéquation de leurs outils à faire progresser comme jamais auparavant notre connaissance et notre maîtrise de l’univers sensible, tant et si bien que nous sommes fondés à y reconnaître un outil de sculpture du réel d’une précision et d’un potentiel sans précédent. D’essence intelligible, ces langages dépassent par essence les spécificités matérielles et fonctionnelles de chaque forme artistiques (peinture, sculpture, architecture, musique, etc.). La technologie numérique pénètre et conditionne ainsi transversalement tous les métiers artistiques et les dynamiques culturelles : elle affecte le système des arts dans son ensemble. Aussi, face à la prolifération typologique de l’utilisation de ces nouveaux outils, est-il préférable de parler d'"arts numériques", au pluriel plutôt qu’au singulier.
Dans ce cadre, notre ambition n’est pas de représenter ou d’illustrer des idées ou un discours métaphysiques. Au contraire, dans la tradition de l’abstraction, il s’agit de sortir ce médium d’un désir de copie du réel ou d’expression d’une idéologie, afin de s’avancer résolument vers l’exploration d’univers visuels spécifiquement issus de ce substrat mathématique. "Dans tout art, la dernière expression abstraite reste le nombre".
Les arts numériques nous donnent les moyens immédiats, de diffuser et d'exalter sensiblement la vertigineuse beauté des formes de la nature dans des espaces virtuels crépitant de cette vie propre des modèles mathématiques qui parvient si mystérieusement à en rendre compte. Les nouvelles œuvres cosmogoniques se déploieront comme des environnements informatisés, comme des systèmes sensibles, intelligents et interactifs étroitement hybridés au corps du sujet. Elles nous donneront l’occasion d’inventer des espaces nouveaux, quasi tactiles et sensibles aux interactions, propres à créer des résonances intérieures chez le spectateur à partir de seules excitations sensibles.
_________________
C'est dans ce contexte et ce cadre philosophique que nous souhaitons inscrire le travail de réflexion et de développement de notre projet de création artistique et d'imagination collective.