PHILOSOPHIE GOETHEENNE
- Introduction
- Partie I
- Partie II
- Partie III
- Conclusion

SENS DE L'ESPACE

DE LA COULEUR


PHILOSOPHIE ET SCIENCE DE LA NATURE CHEZ GOETHE

MISE EN PERSPECTIVE A L'ERE DE LA PHYSIQUE MATHEMATIQUE

CONCLUSION

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Si Goethe s’est efforcé tout au long de sa vie de concilier la rationalité scientifique, l’art, et la connaissance de la nature, jamais il n’a défendu la métaphysique ou la mystique naïve de la Naturphilosophie romantique contre la rigueur et la rationalité de l’observation et de la science expérimentale [270] . Le poète, tout comme Kant, refuse toute forme de dogmatisme métaphysique, ainsi qu’il l’énonce sans ambiguïté dans sa lettre à Jacobi du 5 mai 1786 :

 

« Que de biens enviables ne possèdes-tu pas ? [ …] En revanche Dieu t’a puni en t’infligeant la Métaphysique et il t’a planté cette écharde dans la chair ; et moi il m’a béni avec la Physique, afin que la contemplation de ses œuvres me rendit heureux, n’ayant pas voulu me combler d’autres biens. [271]  »

 

Dans le champ de la science, même s’il raisonne par analogie et s’oppose à la non moins naïve mouvance positiviste de ce début du XIXème siècle, Goethe cherche moins à bâtir une philosophie de la nature qu’à identifier les lois propres de chaque domaine de la nature, en s’attachant à dépasser la démarche purement analytique pour proposer un mode d’appréhension du réel plus holistique, attaché à la perception sensible des phénomènes dans leur totalité et leur essence. Même s’il existe dans la Weltanschauung du poète une unité qui lie entre elles toutes les forces créatrices de la nature cette unité ne se confond jamais avec une volonté d’uniformisation totalisante : c’était là, au contraire, le reproche majeur que Goethe lançait aux matérialistes et aux inconditionnels du « tout mécanique ».

 

« Chaque existence particulière est un analogon de tout ce qui existe ; voilà pourquoi l’existence nous apparaît en même temps comme séparée et reliée. Si l’on suit de trop près cette analogie, tout devient identique ; si l’on s’en écarte, tout se disperse dans l’infini. Dans les deux cas l’observation se retrouve au point mort : par excès de vie ou parce qu’elle est tuée [272] . »

 

Le démarche de connaissance, selon Goethe, est fondée à la fois sur l’analyse, l’imagination et l’intuition, et vise au stade ultime à saisir les phénomènes dans leur idée, pour remonter autant que faire se peut jusqu’au phénomène primitif au-delà duquel, il n’y a plus rien à comprendre ou à expliquer. Chaque objet de la réalité ne lui présente alors que l’une des infinies possibilités qui demeurent cachées dans le sein de la nature, et qui sont des émanations de quelques types primordiaux de phénomènes sensibles irréductibles.

 

Aux yeux du poète il n’existe pas de dichotomie entre la science et l’art qui lui apparaissent comme deux voies complémentaires, deux modes par lesquels l’Homme exprime ce que la nature lui dévoile : la science manifeste cette connaissance sous formes de théories purement intelligibles, tandis que l’art imprime ce savoir dans un objet perceptible aux sens. Dans la conception de Goethe, le beau est le reflet sensible de l’Idée, et c’est la raison pour laquelle il désapprouvait que l’on parlât d’une idée du Beau [273] . L’art, dans sa plus haute manifestation, est symbolique et devient l’empreinte sensible des essences que l’Homme perçoit directement dans la nature.

 

Nous avons pu constater la difficulté qu’il y a à tenter de rattacher le poète à un mouvement philosophique particulier. Jean Lacoste voit en Goethe un conciliateur des philosophies de Spinoza et de Kant [274] : la lecture de Spinoza a alimenté sa critique de la science positive et l’a amené à interpréter l’idéal spinoziste de la « science intuitive » comme une invitation à approfondir avec raison et rigueur l’étude de la nature. De Kant il adopte dans une certaine mesure la critique moderne de la connaissance, ainsi que l’intuition qu’il croit voir confirmée dans la partie téléologique de la Critique de la faculté de juger, de l’origine commune de l’art et de la nature. Je souhaiterais cependant nuancer le rapprochement avec Kant sur deux aspects qui me paraissent essentiels : d’une part, Goethe désapprouve fermement l’affirmation du philosophe de Königsberg selon laquelle ce qui se révèle à l’esprit, ce ne sont pas les choses en elles-mêmes, mais leurs apparences telles qu’elles se présentent à l’entendement. Bien qu’il reconnaisse tout à fait les défauts et la subjectivité inhérente à notre mode de perception du monde, ainsi qu’il l’exprime dans son essai de 1792 sur La médiation de l’objet et du sujet dans la démarche expérimentale [275] , Goethe demeure convaincu que l’essence de la nature se donne telle qu’elle est au regard de l’observateur attentif et patient qui sait se mettre en communion avec elle. D’autre part, comme le souligne également Cassirer [276] , Goethe n’admettait pas non plus l’idée d’un entendement absolument souverain qui devrait amener l’être humain à se contenter de la pensée pure : il veut voir et appuyer ses convictions intellectuelles sur des formes intuitives.

 

La postérité de la philosophie et de la science goethéennes est étonnamment diverse. Outre la paternité reconnue de Goethe dans la découverte de l’os intermaxillaire chez l’Homme et la partie physiologique de la Farbenlehre, nous avons mis en lumière que les travaux naturalistes du poète avaient contribué au développement de deux courants, le premier philosophique, le second artistique. En considérant, d’abord, que la perception s’enracine dans une expérience vécue, dont la science ou l’art ne sont que les expressions secondes, Goethe a participé à la remise en cause de la position intellectualiste, qui énonçait la perception comme un jugement excluant le rapport intersubjectif de notre corps avec le monde, et qui a abouti au XXème siècle à la formalisation de la méthode phénoménologique moderne. Par ailleurs, en manifestant dans sa Farbenlehre un intérêt pour les couleurs en elles-mêmes, hors de tout cadre figuratif, Goethe a nourri les réflexions des peintres expressionnistes et abstraits du début du XXème siècle.

 

Qu’en est-il aujourd’hui du rapport entre arts, sciences et Nature ? Nous avons vu que l’incroyable succès des mathématiques à décrire l’univers rend absolument improbable tout retour en arrière de la science vers une conception aristotélicienne définitivement dépassée. Nous avons vu évoluer conjointement l’art et la science depuis Galilée vers une abstraction toujours plus grande, jusqu’à même entendre les artistes non figuratifs et les physiciens de l’atome déclarer les fins respectives de l’art et de la science avec une synchronisation étonnante. On ne peut donc que regretter que Goethe ait rejeté le principe de la physique mathématique sur la base de son refus d’une uniformisation de l’univers par la mécanique, sans avoir compris que l’intuition du spirituel dans la nature n’était pas incompatible avec l’acceptation du postulat de Galilée.

 

Le fait que le langage des mathématiques soit plus à même que les mots du poète de décrire quantitativement le monde, ne nie aucunement l’idée d’une harmonie universelle. Il est ainsi notoire qu’Einstein établit sa théorie de la relativité sans aucun outil mathématique, en ne s’appuyant que sur les résultats de quelques expériences et sur sa formidable intuition ; ce n’est que dans un second temps qu’il s’est associé avec des mathématiciens pour formaliser un cadre numérique. Mais cette étape lui apparaissait presque superflue, car lorsqu’il présente le 4 novembre 1915, à l’Académie des sciences de Prusse, sa communication technique sur la relativité générale, alors que ses calculs ne sont pas achevés et qu’aucune vérification expérimentale n’a encore été effectuée [277] , il affiche une confiance déroutante et conclut par des mots où se révèle le rôle essentiel joué par les considérations esthétiques dans ses recherches :

 

« Quiconque aura vraiment compris cette théorie pourra difficilement éviter d’être captivé par sa magie. »

 

Les physiciens reconnaissent [278] qu’ils ont été témoins, au cours du dernier siècle, de l’émergence d’une vision du monde qui remet complètement en cause celle née avec Newton au XVIIème siècle. Des affirmations déterministes telles celles de Laplace, qui prétendait déduire la destinée de l’univers de la seule connaissance des causes initiales, sont aujourd’hui absolument obsolètes. La mécanique quantique et le chaos ont libéré la matière de son inertie et de son déterminisme, et la nature nous apparaît certes plus complexe et abstraite que par le passé. Mais n’est-ce pas précisément que nous touchons davantage à son essence ? Platon distinguait un monde des idées, habité par des formes éternelles et nécessaires, qu’il opposait au monde des apparences, soumis aux contingences du temps et de l’espace. Aujourd’hui la science contemporaine semble montrer que ces deux mondes sont plus entrelacés qu’on aurait pu l’imaginer. Chaque atome de la matière semble participer à la fois de la totalité et du particulier, du hasard et de la nécessité, selon des lois singulières que des physiciens comme Alain Aspect commencent à peine à découvrir.

 

Parmi les philosophes, Christian Godin [279] suggère qu’il est fort possible que nous assistions actuellement à la recomposition d’un concept de nature dont les premiers signes viendraient précisément des sciences cosmologiques et de la prise de conscience écologique. Les technologies de l’image nous ont en effet donné accès à tout un nouvel univers sensible, des formes de vie protozoaires jusqu’aux images de nuages stellaires, en passant par les photographies de La Terre vue du ciel [280] qui nous présentent notre environnement d’une manière totalement nouvelle. Nous y lisons une beauté qui n’a rien à envier aux plus belles images de Novalis ou de Lucrèce. Pourquoi les courbes et les fonctions qui agissent à l’arrière plan de ces images extraordinaires, seraient-elles moins proches de la nature que les hiéroglyphes secrets que le poète et le philosophe de jadis croyaient déceler dans les formes d’un coquillage ou d’un élytre ? Les technologies d’imageries modernes, telles des extensions matérielles de notre corps et de nos sens, nous donnent accès à un formidable univers sensible qui n’est pas moins réel que celui que nous voyons directement par nos yeux nus. Ces instruments, de la simple loupe au radiotélescope géant sont, certes, l’œuvre de l’Homme, mais ils n’en suivent pas moins, tout comme nos organes de perception, les mêmes lois que la nature vers laquelle ils pointent. Ce ne sont pas des séries de chiffres qui sont collectées dans les observatoires géants du Chili, mais les ondes électromagnétiques en provenance directe des étoiles. Les outils informatiques traduisent ensuite ces phénomènes en courbes et en images en passant, par l’intermédiaire de modèles mathématiques, pour en isoler, en fonction des besoins, des composantes particulières : ces instruments de connaissance loin de « dénaturer la nature » nous donnent au contraire accès à des univers de formes tout aussi sensibles que ceux que nous transmettent nos perceptions brutes. Car c’est notre esprit qui, dans tous les cas, continue à scruter le monde, que notre regard se porte sur des images infographiques abstraites ou directement sur les reflets scintillants du soleil sur l’océan.

 

Goethe ne doit pourtant pas être considéré comme un rêveur qui aurait refusé la physique mathématique uniquement par angoisse de la modernité ou par nostalgie naïve d’une mystique contemplative. Il faut au contraire reconnaître en lui un humaniste pragmatique ayant compris et exprimé qu’une approche purement analytique et quantitative, déniant à l’esprit tout rapport qualitatif au monde, ne serait jamais à même de satisfaire totalement l’élan qui enjoint l’Homme à connaître et à se connaître. Le regard phénoménologique qui nous ouvre à la signification de notre rapport aux choses, doit venir compléter le regard purement scientifique qui vise, par l’approche analytique, à mesurer et maîtriser la nature. L’œuvre d’art et le phénomène naturel ne trouvent pas leurs fins en eux-mêmes. Ils sont des expériences et des événements ; ils dévoilent cette « invisible membrure du réel » qui n’est la résultante exclusive ni du sujet, ni de l’objet, mais celle de la rencontre. C’est la raison pour laquelle l’œuvre d’art « symbolisera » d’autant mieux le réel qu’elle saura faire usage de sa liberté à développer, par ses propres voies naturelles, des formes « qui, sans exister véritablement, pourraient cependant exister, et qui ne seront pas des ombres et des apparences pittoresques ou poétiques, mais auront une vérité et une nécessité intérieures [281]  », pour reprendre les mots que Goethe employait pour l’Urplanze.

 

Or, devenus ainsi que l’écrivait Descartes, « comme maîtres et possesseurs de la Nature », nous ressentons intimement la rupture qui s’est instaurée entre nous et notre environnement. La domination et la banalisation de l’attitude prométhéenne ont progressivement modifié le regard que nous portons sur l’univers, ses objets, ses formes, ses propriétés. Nous nous arrêtons le plus souvent à leurs apparences et à ce que nos habitudes de pensée nous font subjectivement projeter sur eux. C’est pourquoi, la démarche de connaissance et les œuvres artistiques de Goethe, par le regard qu’elles portent et diffusent sur le monde, m’apparaissent à l’ère du matérialisme dominant, comme particulièrement propices à rééquilibrer notre rapport au monde. Réalisant une admirable synthèse entre spiritualisme et pragmatisme, elles sont en mesure de nous faire comprendre que la beauté, le sens et le mystère de l’existence n’ont aucunement été annihilés par la science mathématique, et qu’ils ne se dissimulent pas, ne se situent pas dans un au-delà immatériel, inaccessible à nos sens. Ils se manifestent au contraire pleinement au travers de ce qui se dévoile à chaque instant et dans chaque lieu du monde, dans l’expérience même de l’être, pour peu que nous apprenions, comme nous y enjoint Merleau-Ponty, à les voir :

 

« Le monde phénoménologique n’est pas l’explicitation d’un être préalable, mais la fondation de l’être, la philosophie n’est pas le reflet d’une vérité préalable mais comme l’art la réalisation d’une vérité. […] Le monde et la raison ne font pas problème, disons si l’on veut, qu’ils sont mystérieux, mais ce mystère les définit, il ne saurait être question de le dissiper par quelques solutions. Il est en deçà des solutions. La vraie philosophie est de rapprendre à voir le monde, et en ce sens une histoire racontée peut signifier le monde avec autant de « profondeur » qu’un traité de philosophie [282] . »

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[270] La controverse avec Newton a cependant contribué à le faire identifier à la mouvance romantique.

[271] Lettre à Jacobi du 5 mai 1786, in Goethe, JW, Correspondances 1765-1832, p. 91

[272] Goethe, JW, Maximes et réflexions, p. 118

[273] « Dans le domaine de l’esthétique, on a tort de dire l’Idée du Beau ; car ce faisant, on isole le Beau, alors qu’il ne peut être pensé comme isolé. On peut avoir un concept du Beau, et ce concept peut être transmis » In Goethe, JW, Ecrits sur l’art, p. 311

[274] Lacoste, Jean, Goethe, Science et Philosophie, p. 220

[275] Goethe, JW, Traité des couleurs, p296-304

[276] Cassirer, Ernst, Rousseau, Kant, Goethe, p. 127

[277] Elles ne le seront que quatre ans plus tard par Arthur Eddington, à l’occasion de l’éclipse de soleil du 29 mai 1919 qui permit de vérifier la déviation des rayons lumineux induite par la force gravitationnelle de la Lune. (cf. Hoffmann, Banesh, La relativité, histoire d’une grande idée, p. 189)

[278] Thuan, Trinh Xuan, Le chaos et l’harmonie, p. 544

[279] Godin, Christian, La Nature, p 89

[280] pour reprendre le titre de l’ouvrage de Yann Arthus-Bertrand.

[281] Goethe, JW, Voyage en Italie, p. 365

[282] Merleau-Ponty, Maurice, La phénoménologie de la perception, p. XV et XVI de la préface

 

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