PHILOSOPHIE ET SCIENCE DE LA NATURE CHEZ GOETHE
MISE EN PERSPECTIVE A L'ERE DE LA PHYSIQUE MATHEMATIQUE
PREMIERE PARTIE
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I. LES TROIS CONCEPTS FONDAMENTAUX DU NATURALISME DE GOETHE
I.1. Phénomènes primitifs: l’unité dans la multiplicité ou la science des premiers principes
I.1.1. Minéralogie : l’Urgestein
I.1.2. Botanique : l’Urpflanze
I.1.3. Ostéologie : L’Urtier
I.1.4. Optique : les couleurs du ciel et du Soleil
I.1.5. Essai d’une définition de la notion d’Urphänomen
I.2. Polarité
I.2.1. Minéralogie : volcanisme et granit primitif
I.2.2. Botanique : contraction et expansion
I.2.3. Optique : ombre et lumière
I.2.4. De la dualité à l’unité, de la polarité à l’intensification
I.3. Métamorphose & intensification
I.3.1. Botanique : la feuille comme Protée, de la graine à la fleur, de la fleur au fruit
I.3.2. Métamorphose des animaux : les insectes, les mammifères, l’Homme
I.3.3. L’intensification des couleurs
I.3.4. Conclusion sur les notions de métamorphose et de finalité : la Steigerung
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« Avec les sciences, j’ai été comme quelqu’un qui se lève tôt, attend avec impatience les premiers rougeoiements de l’aube, mais est ébloui dès qu’elle apparaît
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. »
Pour aborder en détail les éléments de la conception scientifique de Goethe, il convient de relever en premier lieu l’importance cruciale de son voyage en Italie qui marqua la rupture à laquelle nous pouvons faire débuter la conceptualisation de ses idées sur la nature et sur l’art. Grâce à la médiation des beaux-arts, et en s’étant pendant longtemps imaginé peintre ou dessinateur, Goethe trouvera une réponse aux questions existentielles qu’il se posait à cette époque, lorsqu’il se sentira confirmé, probablement au début de l’année 1788, à l’occasion de son second séjour à Rome, dans sa vocation véritable d’écrivain, de « Künstler »
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qui avait failli se dissoudre dans les obligations et les plaisirs de la cour de Weimar.
Mais alors que la motivation initiale du voyage était la redécouverte de l’art antique et la rencontre avec les peintres de l’Italie, c’est étrangement la science plus que l’art qui permettra à l’artiste de se retrouver, en lui fournissant une démarche autant analytique qu’intuitive pour redécouvrir en art une démarche menant à une certaine vérité. L’ouvrage qui expose le plus explicitement les leçons et les résultats de cette expérience méditerranéenne est sans doute l’essai de 1790 sur la Métamorphose des Plantes. Goethe y suggère l’origine commune de la nature et de l’art, tout comme Kant, qui aborde conjointement les deux sujets dans la Critique de la Faculté de Juger, publiée la même année. Car, bien que certaines de ses idées aient déjà été préalablement mentionnées notamment dans les premiers travaux sur les minéraux et l’ostéologie, c’est dans ce petit traité que le poète précise les bases de la science morphologique qu’il souhaite contribuer à fonder, ainsi que les principes qui valent pour la création des œuvres d’art comme pour la manifestation des phénomènes naturels. Il semble donc que c’est par le biais des sciences naturelles, la morphologie
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et la géologie notamment, que Goethe accédera à la compréhension des lois universelles de la métamorphose et des vastes cycles de systole et de diastole
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qui sont à l’œuvre à la fois dans la nature et au sein du seul art réellement vivant au regard du poète revenu d’Italie: l’art classique
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.
Afin de demeurer autant que possible dans le mouvement même de cette démarche goethéenne, je commencerai par étudier la notion de phénomène primitif avant d’approfondir celles de polarité, de métamorphose et d’intensification. J’essaierai à chaque fois de partir des occurrences de ces concepts dans les différents champs abordés par le poète avant de tenter à chaque fois d’en synthétiser l’idée qu’il s’en faisait. Je tiens également à préciser que la très belle étude Goethe, Science et Philosophie de Jean Lacoste
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a constitué dans cette première partie une référence particulièrement utile et agréable qui m’a permis d’isoler les éléments les plus essentiels laissés par le poète, et de ne pas me perdre dans la somme considérable des divers écrits biographiques, comptes-rendus et correspondances rassemblés pour l’occasion.
La notion de phénomènes primitifs (Urphänomen en allemand), caractérisée par le préfixe Ur - qui peut se traduire par originel, primitif, ou encore primordial -, se retrouve explicitement dans de nombreux travaux scientifiques de Goethe : on la voit apparaître dans la Métamorphose des Plantes (Urpflanze), dans ses études ostéologiques (Urtier), minéralogique (Urgestein), et surtout dans son Traité des Couleurs où ces Urphänomen sont pour la première fois appelés par leurs noms et partiellement définis. Ce concept est en fait indissociable de la science de la morphologie - science des formes et, par-là même, des métamorphoses - que Goethe souhaitait développer. Pour introduire et illustré ce concept proprement goethéen de la manière la plus naturelle qui soit, nous pouvons certainement nous reporter au fameux échange qu’eurent Goethe et Schiller à l’occasion de leur première véritable entrevue. Goethe et Schiller appartenaient l’un et l’autre, à la même société d’Histoire Naturelle d’Iéna. En juillet 1794, ils sortent ensemble d’une séance à laquelle ils avaient tous les deux assistés en tant qu’auditeurs et engagent une conversation. Schiller émet l’avis que la manière fragmentaire selon laquelle la nature leur fut présenter, peut s’avérer particulièrement décourageante pour le profane :
« Je répondis qu’elle restait peut-être inquiétante pour l’initié lui-même et qu’il y avait peut-être encore une autre manière non pas d’étudier la nature dissociée en ses éléments, mais de la décrire agissante et vivante, en partant du tout pour s’efforcer d’arriver aux parties. Il souhaita des éclaircissements sur ce point mais ne dissimula pas ses doutes ; il ne pouvait accorder qu’une telle manière de procéder, comme je le prétendais, découlait déjà de l’expérience.
[…] J’exposais alors avec vivacité la métamorphose des plantes, et de quelques traits de plume caractéristiques, je fis naître sous ses yeux une plante primordiale. Il écouta et regarda tout cela avec un grand intérêt et une force d’appréhension marquée ; mais quand j’eus fini, il hocha la tête et dit : « Ce n’est pas une expérience, c’est une idée ! » Je tiquais, dépité ; car le point qui nous séparait était ainsi cerné de la façon la plus rigoureuse. L’affirmation contenue dans Sur la grâce et la dignité me revint en mémoire, la vieille rancœur s’éveillait ; mais je me dominai et répliquai : « il peut m’être très agréable d’avoir des idées sans le savoir et même de le voir de mes yeux.
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»
Goethe pensait ainsi qu’il devait toujours exister un cas dans la nature où un phénomène se produit de la manière la plus simple possible sans tous les facteurs secondaires dissimulant l’essentiel. Il appelait un tel cas, un Urphänomen, ce qui peut se traduire par un phénomène primordial ou primitif, et le décrivait comme « un cas qui en vaut mille, et qui inclut en soi tous les autres »
[23]
. Afin d’appréhender le sens de cette notion, nous allons examiner ses différentes manifestations dans les travaux que Goethe a menés en tant que naturaliste : en minéralogie, en botanique, en ostéologie et en optique.
L’intérêt de Goethe à l’égard de la minéralogie ne date pas de son voyage en Italie. Lorsqu’il travaillait au service du Duc de Weimar à la réouverture des mines d’argent d’Ilmenau, il avait déjà commencé à développer une réelle expertise dans la classification des pierres. Plus largement, c’est durant ces dix premières années entre 1876 et 1886 où comme précepteur et ministre du Duché de Saxe-Weimar, que Goethe va se prendre progressivement de passion non seulement pour la minéralogie, mais également pour la botanique, l'anatomie ostéologique, et l'optique. Il croira y trouver sa grande, sa vraie vocation : celle de chercheur, de naturaliste.
Ainsi au fur et à mesure de ses marches dans la nature, de ses voyages dans le Harz
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et de ses échanges avec Charlotte von Stein, sa confidente depuis 1876, Goethe élaborera progressivement une espèce de modèle géologique. A l’époque, deux théories contradictoires, le vulcanisme et le neptunisme, s’affrontent. La première défend l’idée que notre globe était à l’origine une boule de roche en fusion dont le refroidissement superficiel aurait abouti à l’apparition des terres, après de longues ères dominées par le chaos et la violence des phénomènes volcaniques. La seconde qui s’est plus particulièrement imposée en Allemagne, émettait l’hypothèse d’une mer primitive, siège d’un phénomène de cristallisation du granit, sur lequel les autres roches sédimentaires seraient ensuite venues se déposer avant le recul du grand océan primordial. Sans doute déjà guidé par son profond refus de la violence et des ruptures et par son attachement au développement harmonieux et progressif des formes, Goethe avait manifesté une prudente adhésion au neptunisme dans sa confrontation historique avec la théorie contradictoire
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. Le modèle neptuniste faisait ainsi du granit la roche primitive et l’assise de toutes les autres roches de la création. Or le granit n’est pas une roche pure : sa triple composition de mica, de feldspath et de quartz était déjà parfaitement connue lorsque Goethe s’y intéressa. A première vue, il y a donc là contradiction. Pourquoi et surtout en quel sens le composé peut-il être premier par rapport à ses constituants ? Il est ici essentiel, dans notre tentative de saisir la signification très particulière que Goethe donnait au concept de phénomène primitif, de comprendre comment cette roche dite primitive pourrait être à la fois primordiale et composite. Nous retrouverons en effet systématiquement cette ambiguïté entre unité et multiplicité à l’occasion de notre étude des diverses autres réflexions naturalistes du poète.
Goethe caractérise cette roche par l’équilibre des trois composants à même de former une « unité trinitaire » comme il l’écrit dans un essai sur la formation de l’étain :
« Aussi longtemps que ces trois constituants perceptibles à la vue comme au toucher conservent un équilibre entre eux, de telle sorte que tous coexistent et cohabitent, s’associent et affirment leur unité trinitaire, la roche conserve à bon droit le nom de granit, quelque diverse par la forme et par la couleur qu’apparaissent ses parties, et elles forment de hautes montagnes largement épandues, qui servent de base et de fondement.
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»
Ce n’est donc pas la pureté ou la simplicité qui confère au granit son caractère de roche primitive, mais le fait, beaucoup plus essentiel que dans sa composition même il effectue la synthèse harmonieuse entre des éléments hétérogènes. C’est en ce sens, que le granit peut constituer un fondement solide pour le naturaliste : par sa formule même, il associe la plus grande simplicité à la plus grande richesse. Car en faisant varier les proportions de chacun des trois composants minéraux de base tout en maintenant l’équilibre harmonieux qui les unit, il est possible de créer des variétés infinies de granit. Les autres roches, secondaires comme par exemple le grès, dérivent alors de la rupture de cette « unité trinitaire » équilibrée.
Nous allons voir à présent que le parallèle avec la botanique s’impose de lui-même, et que plus largement dans chaque domaine de sa science naturaliste, Goethe cherche en premier lieu à dépasser le stade des classifications savantes trop abstraites selon lui pour ne pas être une source d’arbitraire et d’erreurs, pour découvrir et révéler l’élément premier qui doit garantir l’unité originelle de tous les phénomènes du champ d’étude en question: c’était le granit, l’Urgestein dans le cas de la minéralogie, ce sera l’Urplanze, l’ambiguë et introuvable plante symbolique dans le cas de la botanique.
La contribution la plus reconnue de Goethe aux sciences naturelles, outre sa découverte de l’os intermaxillaire chez l’Homme, est indéniablement son travail sur les plantes à fleurs, et plus particulièrement celui décrit dans l’essai sur la Métamorphose des Plantes que nous avons déjà évoqué plus haut.
Lorsque Goethe s’évade vers Rome en 1786, la botanique occupait déjà une place importante dans ses activités au Duché de Saxe-Weimar. Il avait notamment consacré de nombreuses heures à l’étude de la célèbre classification de Linné. Dans les ouvrages de botanique qui faisaient référence à l’époque, la plante à fleurs est habituellement décrite comme un assemblage extérieur de différentes parties - feuilles, sépales, pétales, étamines, etc. - séparées et indépendantes les unes des autres. On n'y rencontre aucune indication sur un quelconque lien nécessaire entre ces différents éléments, aucune considération quant à leur rapport à l’ensemble du végétal. C'est le modèle de la plante analytique, telle qu’elle pouvait précisément satisfaire les volontés réductionnistes propres aux méthodes positivistes.Linné a ainsi établi son système de classification des plantes en espèces, familles, etc., en comparant entre elles les différentes parties et en créant des groupes en fonction de certaines analogies. Malgré toute l’admiration qu’il voue à Linné
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, Goethe ne peut pas se satisfaire longtemps de cette classification dans laquelle il ne parvient à déceler aucune nécessité, et c’est probablement pour une part sous l’influence des Idées sur l’Histoire de l’Humanité de Herder – comme il l’indique dans sa lettre à Knebel
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du 17 novembre 1784 -, que Goethe commencera à imaginer que la nature engendre les différentes formes organiques en « jouant » avec une unique « forme essentielle ». Il écrit de Weimar à Charlotte von Stein, le 9 juillet 1786, soit à un peu moins de deux mois de son départ :
« Ma plus grande joie, à l’heure actuelle, je la dois à la botanique. Cette idée me poursuit sans cesse et c’est d’ailleurs la vraie manière de s’assimiler les choses. Les vérités m’apparaissent toutes ensemble, comme par surprise. Il ne m’est plus nécessaire de réfléchir longtemps sur les questions obscures ; les réponses aux problèmes s’imposent d’elles-mêmes.
Que j’aimerais faire saisir à d’autres ce coup d’œil, cette joie ! Mais cela n’est pas possible. Et cela n’est point un rêve, une imagination ; c’est un aperçu de la forme essentielle avec laquelle la nature ne fait pour ainsi dire que jouer, et en jouant engendre la vie si diverse.
Si l’existence humaine n’était pas si brève, si j’en avais le temps, je me ferais fort d’appliquer ces vues à tous les règnes de la nature – à son domaine tout entier
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. »
Mais c’est en Sicile, le 17 avril 1787 qu’une promenade va lui donner l’occasion d’exprimer la profonde intuition botanique qui est à la base même de l’idée de l’Urpflanze. Le voyageur, qui désire ce jour-là travailler à son poème Nausicaa
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fuit le tumulte de la ville de Palerme et se réfugie dans la quiétude des jardins:
« Les nombreuses plantes que j’étais accoutumé à voir en caisses et en pots, et même sous des châssis de verre pendant la plus grande partie de l’année, je les trouve ici en plein air, vigoureuses et belles, et, en accomplissant leur destination tout entière, elles nous deviennent plus intelligibles. En présence de tant de figures nouvelles et renouvelées, mon ancienne chimère s’est réveillée. Ne pourrais-je, dans cette multitude, découvrir la plante primitive ? Cette plante doit exister : autrement à quoi reconnaîtrais-je que telle ou telle figure est une plante, si elles n’étaient pas toutes formées sur un modèle ?
Je me suis appliqué à chercher en quoi ces mille et mille figures diverses sont distinctes les unes des autres et je les trouvais toujours plus semblables que différentes, et si je voulais mettre en usage ma terminologie botanique, je le pouvais bien, mais c’était sans avantage : cela m’inquiétait sans m’être d’aucun secours. Mon, beau projet poétique était troublé ; le jardin d’Alcinoos avait disparu ; le jardin du monde s’était ouvert devant moi
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. »
Nous redécouvrons dans cet extrait les critères qui avaient déjà présidé à l’élection du granit au rang de roche originelle : la simplicité et conjointement, l’infinie diversité des dérivations latentes. L’idée de Goethe, rétif aux classifications courantes de la botanique, qu’il juge arbitraires car elles ne permettent pas de comprendre comment les différents organes de la plante découlent ou dépendent les uns des autres, est de considérer que les cotylédons, c’est-à-dire les feuilles séminales, sont le germe de tous les organes ultérieurs de la plante : les feuilles, les pétales, les sépales, les étamines, le pistil, etc. Un an plus tard, dans le récit qu’il dresse du second séjour à Rome, dans ses Souvenirs de juillet 1787, l’écrivain détaille dans les termes qui suivent son intuition botanique :
« J’avais eu la révélation que, dans cet organe de la plante que nous avons d’ordinaire l’habitude d’appeler feuille, se trouvait caché le véritable Protée capable de se dissimuler et de se manifester dans toutes les configurations. La plante n’est toujours que feuille, à tous les stades de son développement, unie au germe futur de si indissociable manière que l’on ne peut pas penser l’une sans l’autre. Comprendre une telle idée, l’accepter, la vérifier dans la nature est une tâche qui nous plonge dans un état douloureusement suave
[32]
. »
Et dans ses Notices d’Italie :
« Tout est feuille, et cette simplicité rend possible la plus grande diversité. […] La raison principale de cette hypothèse est la considération que le germe ou ce qui doit se développer consiste en plusieurs parties qui sont apparentées entre elles mais qui se séparent dans le cours du développement
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. »
Ce modèle, cette théorie de la feuille donne en quelque sorte à Goethe une réponse originale et concrète aux questions qu’il se posait, dans la lignée de Leibniz et de Herder, quant au problème de la naissance et du développement de la multiplicité à partir de l’un primitif. L’hypothèse de cette plante originelle qui se résume ainsi dans le modèle d’une feuille liée à un germe « un œil » et qui se développe, ainsi qu’il l’expose dans le poème de la Métamorphose des Plantes
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, en six phases successives de contraction et d’expansion, de la graine à la fleur et de la fleur au fruit, édifie selon Goethe l’Idée, le type commun qui permet de reconnaître qu’une plante est une plante. Goethe relate dans son Histoire de mes études botaniques comment l’observation de boutures présentées par le conseiller aulique Reiffenstein lui fournit par ailleurs une illustration concrète de cette intuition. Des rameaux une fois détachées, se développent et deviennent des plantes complètes. Ce phénomène, estime Goethe, nous fait percevoirque la feuille contient, en idée, la plante entière. Les rameaux latéraux issus des yeux sont de véritables plantes, qui, au lieu du sol, partent d'une plante-mère :
« Un plant d’œillet qui avait poussé jusqu’à atteindre la hauteur d’un buisson fut ce qui me frappa le plus. On connaît la vitalité et la faculté de reproduction puissantes de cette plante ; sur ses rameaux, les yeux se pressent les uns à la suite des autres, un nœud est enchâssé dans l’autre ; ici ce phénomène s’était intensifié avec le temps, et les yeux, dans un entassement confus, s’étaient développés autant qu’il était possible, si bien que même la fleur parfaite donnait à son tour naissance à quatre autres fleurs parfaites.
[35]
»
Goethe imagine pouvoir expliquer toutes les structures du monde végétal, en concevant cette notion de plante primitive et en la maintenant suffisamment souple et générique pour revêtir toutes les formes adéquates. L’Urpflanze permettra de comprendre non seulement le développement de chaque plante en particulier, mais également de mettre en lumière comment tous les genres, espèces et variétés répondent à cet archétype. Et davantage encore, elle caractérisera avec plus d’évidence que jamais le fossé irréductible qui sépare les plantes des autres règnes, animaux et minéraux, donnant par-là même au poète la réponse à la question qu’il se posait alors qu’il déambulait au milieu des nombreuses espèces végétales du jardin botanique de Palerme.
Le statut de cette plante primitive telle qu’elle est diversement présentée dans ses écrits botaniques ou ses correspondances demeure néanmoins ambigu sur deux aspects : d’une part, cette plante doit-elle contenir au moins un caractère de chaque végétal particulier, c’est-à-dire en être d’une certaine manière la réunion, ou au contraire doit-elle présenter une morphologie de base, simplifiée que les autres suivraient par analogie, une sorte d’intersection formant un modèle générateur de toutes les plantes ? D’autre part, sa nature est-elle d’essence intelligible ou sensible ? Goethe répond partiellement à notre première interrogation lorsqu’il écrit à Herder le 17 mai 1787 :
« La plante primitive devient la chose la plus étrange du monde, et que la nature elle-même m’enviera... Avec ce modèle et sa clef on pourra ensuite inventer des plantes à l’infini qui seront conséquentes, c’est-à-dire qui, sans exister véritablement, pourraient cependant exister, et qui ne seront pas des ombres et des apparences pittoresques ou poétiques, mais auront une vérité et une nécessité intérieures. La même loi s’appliquera à tous les êtres vivants
[36]
. »
L’Urpflanze semble bien se rapprocher d’un germe d’ordre idéel, d’un modèle générateur, et non d’une combinaison protéiforme d’éléments empruntés à toutes les plantes. Il faut souligner au passage qu’il n’est pas question de sous-entendre que Goethe s’inscrirait d’une quelconque manière dans un schéma évolutionniste du vivant : il ne dit pas avoir trouvé, en l’Urpflanze, le germe réel, l’ancêtre primitif de toutes les plantes. L’Urpflanze doit davantage être comprise comme un schéma de construction, un modèle intellectuel caractéristique du règne végétal dont on peut percevoir la manifestation dans les espèces existantes et en fonction duquel on peut, par ailleurs, engendrer d’autres idées de plantes, des plantes virtuelles qui sont logiques, conséquentes, sans pour autant exister dans la réalité sensible.
En ce qui concerne notre deuxième interrogation quant à la nature sensible ou intelligible de l’Urplanze, il semble avéré que l’originalité du concept goethéen provient précisément de la nature intermédiaire que le poète semble lui conférer : il espère réellement découvrir cette plante dans la réalité du monde végétale ; elle ne se limite donc pas à une pure construction intellectuelle. Souvenons-nous de la réaction du poète face à l’incompréhension de Schiller lorsqu’il tentait de présenter à ce dernier cette notion d’idée incarnée
[37]
. Là réside la singularité de l’Urplanze : ni complètement incarnée dans le sensible, ni exclusivement reléguée dans le monde des idées platoniciennes, elle est par essence d’une nature à la fois sensible et spirituelle. On pourrait ainsi la qualifier comme Goethe, de suprasensible, au sens où seul l’œil spirituel de l’artiste, exercé par la pratique de l’observation, de l’imagination et de l’intuition, saurait la percevoir dans sa plénitude.
« Il m’apparut peu à peu de plus en plus clairement que le regard pourrait être vivifié jusqu’à atteindre un mode d’observation plus élevé encore, exigence qui à cette époque était présente à mon esprit sous la forme sensible d’une plante primordiale suprasensible. Je suivais toutes les transformations telles que je les rencontrais, et c’est ainsi qu’au terme ultime de mon voyage, en Sicile, apparut clairement à mes yeux l’identité originelle de toutes les parties du végétal, que je cherchais dès lors à retrouver partout, à percevoir partout.
[38]
»
Nous aurons l’occasion plus bas de préciser la nature particulière du phénomène primitif à la lumière de l’ensemble de sa philosophie de la connaissance et d’en approfondir les rapports avec l’art symbolique tel que Goethe le conçoit.
Goethe avait commencé à manifester un intérêt scientifique pour l’ostéologie sous l’influence de Lavater, qui l’avait persuadé en 1774 de collaborer à son entreprise de physiognomonie : celle-ci consistait à tenter de deviner le caractère des individus à partir des traits de leur visage, en affirmant notamment qu’il serait possible de deviner, comme l’avait jadis fait Aristote, le caractère de chaque espèce en partant de la configuration du crâne ou de la mâchoire. L’idée fondamentale de Lavater et de Goethe était en effet qu’il existe une corrélation nécessaire entre les organes, les actes et le caractère de l’homme ou de l’animal, et que cette cohérence permet de retrouver l’ensemble (la personnalité) à partir d’un élément (la forme des corps ou des organes). Au fil de ses réflexions, Goethe va orienter plus particulièrement ses recherches sur les formes des os. Dans le cadre de ses études d’anatomie comparée, la mise en évidence de l’os intermaxillaire chez l’homme va compter parmi ses grands titres de gloire.
Pour résumer les termes de la problématique qui se posait à l’époque, rappelons que chez les animaux, la mâchoire supérieure est un organe composite : elle est constituée de deux maxillaires à droite et à gauche reliés à l’avant par l’os qui porte les incisives. Or, alors que tous les animaux, y compris ceux qui semblaient les plus proches de l’être humain comme les différentes races de singes, possédaient de façon manifeste cet os, l’Homme semblait en être dépourvu. Cette absence était interprétée par les anatomistes comme la preuve de la distance infranchissable qui séparait l’être humain le plus frustre de l’animal le plus évolué.
Goethe, parviendra, contrairement à toute attente, à identifier cet élément sur des crânes humains qu’il étudiait en 1784. Il fera immédiatement part à Herder de sa découverte le 27 mars, mais c’est seulement dans sa lettre à Knebel du 17 novembre 1784 en accompagnement d’un essai ostéologique qu’il indiquera toute la portée scientifique et philosophique qu’il accorde à cette découverte :
« Je t’envoie enfin ma dissertation ostéologique et je te prie de m’en dire ton avis. Je me suis abstenu de laisser entrevoir dès maintenant le résultat auquel j’aboutis et que Herder indique déjà dans ses Idées ; rien ne différencie l’homme de l’animal – tout au contraire les rapproche, la parenté de l’homme et des animaux est étroite
[39]
. »
C’est dans cet essai que Goethe va pour la première fois amorcer sa réflexion sur les phénomènes de métamorphoses et formaliser les premières intuitions qui guideront par la suite ses recherches morphologiques. Le poète imagine dans ce texte une sorte de progression ascendante des formes du squelette des animaux, et plus particulièrement de leur mâchoire, en fonction de leur degré d’évolution. Il caractérisera ainsi les transformations de l’os intermaxillaire en dressant des tableaux de ces différents stades, du chevreuil dont l’os est dépourvu de dents jusqu’au lion, dont l’os est compact, massif, puissant et jusqu’à la plus noble manifestation de la création, l’Homme, dont l’intermaxillaire se dissimule « par crainte de révéler une voracité animale »
[40]
. Il est important de souligner encore une fois que malgré l’impulsion spontanée qui nous amènerait à voir en Goethe un remarquable précurseur de Darwin, le poète ne semblait pas du tout considérer cette évolution dans un cadre historique : dans son essai, les degrés dont il décrit les manifestations morphologiques coexistent les uns à côté des autres, et jamais n’est mentionnée une possible filiation entre les espèces.
Malgré tout son enthousiasme, Goethe n’attirera cependant guère l’attention des hommes du sérail, les anatomistes reconnus de son temps et, profondément déçu par cet accueil, il interrompra ses études d’ostéologie pour se tourner vers l’étude des plantes jusqu’à ce qu’il retrouve quelques années plus tard son intérêt pour l’anatomie, sans doute excité par les travaux qu’il venait de mener sur les plantes à fleur, et caressant l’idée de transposer au règne animal cette notion de métamorphose. Ainsi, dans sa lettre à Jacobi du 3 mars 1790
[41]
, il annonce un écrit sur la forme des animaux qui serait le pendant à son essai de botanique sur la Métamorphose des plantes. Or, la chance semble décidément lui sourire puisque au cours du second voyage en Italie de mars à avril 1790
[42]
, il trouve sur le sable des dunes du Lido, aux abords de Venise, un crâne de mouton brisé d’une façon telle que l'os palatin, le maxillaire supérieur et l'intermaxillaire semblaient présenter l'image évidente de trois vertèbres transformées. Cette découverte permet à Goethe de formuler l’une de ses idées fondamentales selon laquelle tous les os du crâne sont issus des vertèbres. Cette genèse illustrerait d’une façon plus générale le processus de métamorphose progressive qui ennoblit et affine les « masses organiques » de la nature, manifestation de cette grande et éternelle loi de l’intensification, ou Steigerung, dont il décelait également l’action en botanique et dans la théorie des couleurs, comme nous le détaillerons plus loin. Il se déclare ainsi certain :
« qu’un type général, qui s’élève par métamorphose, se retrouve dans tous les êtres vivants, que ce type peut s’observer avec toutes ses parties à certains stades intermédiaires, et doit encore être reconnu même là où il régresse discrètement jusqu’à se dissimuler entièrement aux stades supérieurs de l’humanité
[43]
. »
Sans aboutir à la formalisation d’une loi à même de décrire en un seul concept les métamorphoses de la forme animale dans son intégralité, Goethe parviendra cependant à énoncer deux lois de développement partiel : la première concerne la moelle épinière et le cerveau, la seconde les os qui contiennent ces organes, les vertèbres et le crâne. D’une part, le cerveau représente à ses yeux un état supérieur de la moelle épinière, et chaque centre nerveux ganglionnaire peut être considéré comme un cerveau demeuré à un stade inférieur de développement. D’autre part, les os du crâne qui enferment le cerveau résultent quant à eux, selon la même loi d’ennoblissement des formes à l’œuvre dans le corps, d'une transformation des vertèbres qui enveloppent la moelle. Le poète ne développera pas beaucoup plus ses réflexions sur la recherche d’une typologie animale unique.
Mais le champ scientifique auquel Goethe a proportionnellement consacré le plus de temps et d’énergie est indéniablement celui de l’optique. Ce n’est certainement pas un hasard, dans la mesure où il s’agit également du domaine d’étude qui entretient par nature les liens les plus étroits avec l’art et la peinture.
Là encore tout semble débuter en Italie. Goethe a l’intuition que les chefs-d'œuvre de l'art antique ont été créés « selon les lois mêmes d’après laquelle la nature procède»
[44]
, et que les chefs-d'œuvre de l'art sont ainsi par-dessus tout les chefs-d'œuvre de la nature. Cette idée l’incite à rechercher ces lois en remontant aux origines de l’art classique, et ainsi à s’évader vers le sud et les chefs d’œuvres de la Renaissance italienne. Il décrit ainsi comment, au fil de la fréquentation des peintres italiens, il est parvenu à découvrir peu à peu les lois naturelles qui commandent à la création d'une œuvre d'art. Un seul élément pourtant conserve à ses yeux le mystère de son effet : le coloris.
« Je me réjouis lorsque je vis la façon dont la poésie et les arts plastiques pouvaient mutuellement s’influencer. Bien des choses isolés devinrent distinctes, et l’ensemble s’éclaira à mes yeux. Mais il est un seul point dont je ne pus me rendre un tant soit peu raison : c’était le coloris.
[45]
»
Il rapporte lui-même dans ses Confessions que plusieurs tableaux sont composés ou analysés en sa présence ; « leur composition et leurs parties avaient été soigneusement étudiées quant à leur disposition et à leurs formes ». Il observe, il interroge, il écoute avec attention. Alors que les artistes peuvent lui faire part de la plupart de leurs procédés de composition et d’organisation de la toile, lorsqu’il évoque le coloris, personne ne semble en mesure de lui expliquer précisément les rapports des couleurs entre elles, ses lois d’agencement ou ses effets esthétiques. D’où vient que le jaune transmet invariablement une sensation agréable de chaleur. Pourquoi le bleu évoque-il au contraire la froideur ? Qu’est ce qui rend si harmonieux le rapprochement du jaune et du violet ? Goethe n'en peut obtenir d'explication d’aucun peintre : tout semble arbitraire et subjectif alors même que les sensations produites tiennent indéniablement pour une large part de l’objectivité.
« Mais lorsqu’on en venait à la couleur, tout semblait être abandonné au hasard, hasard déterminé par un certain goût, goût déterminé à son tour par une certaine habitude, l’habitude par le préjugé, le préjugé par la personnalité de l’artiste, du connaisseur ou de l’amateur.
[46]
»
Il comprend alors qu'il va lui falloir d’abord saisir les lois naturelles de la couleur pour pénétrer ensuite celles de la composition. Or ni ses notions d’étudiants quant à la nature physique des phénomènes lumineux, ni les manuels de sciences qu’il consulte à l’époque ne semblent non plus lui apporter de réponses.
«J'étais persuadé comme tout le monde de ce que la totalité des couleurs était contenue dans la lumière; on ne m'avait jamais dit autre chose et je n'avais jamais trouvé la moindre raison d'en douter, car je ne m’intéressais pas davantage à la question. […] Mais en revanche, je ne me rappelle pas avoir jamais vu les expériences par lesquelles la théorie newtonienne est censée être démontrée.
[47]
»
La couleur comme qualité, tel est le propos de Goethe dans la Farbenlehre, ouvrage dédié à la science du regard par laquelle l’univers parle à notre œil plus qu’à la science de la lumière en tant que telle. Le poète souhaite par ce traité indiquer aux artistes les lois qui les amèneront à une utilisation consciente de la sensation colorée. Mais, quand il commence à s'y intéresser, il découvre que, de cette conception newtonienne, qui régnait déjà comme aujourd'hui dans le monde savant, il ne peut « rien tirer d'utile à ses fins»
[48]
. Nous ne détaillerons pas dans cette partie la théorie de l’optique de Newton, mais il suffit de savoir que, selon le principal fondateur de la physique moderne, la lumière blanche telle qu'elle est émise par le soleil, est constituée de rayons colorés. Les couleurs apparaissent quand on dégage de la lumière blanche et qu'on isole les éléments qui la composent, par exemple au moyen d’un prisme qui dévie les rayons lumineux d’un angle fonction de la longueur d’onde
[49]
, et donc de la couleur de chaque composante. Goethe estimait que cette théorie réduisait odieusement le phénomène qualitatif à des longueurs d’onde, à une pure expression quantitative, sans considération de l’effet subjectif provoqué par les couleurs sur l’observateur humain.
Aussi veut-il observer les faits par lui-même. Il s'adresse alors au Conseiller aulique Buttner, à léna, qui lui prête tout l’appareillage optique nécessaire. Occupé d'abord à d'autres travaux, il n’a finalement guère le loisir de se consacrer aux expériences qu’il planifiait, et il s'apprête, sur la demande de Büttner, à lui rendre ses outils, lorsqu’il prend un prisme en main, pour regarder un mur blanc par transparence. Il s'attend à la voir apparaître colorée en une succession de teintes diverses. Mais alors que l’image réfractée via le prisme demeure blanche en son centre, les couleurs ne se montrent qu'à la limite du blanc et de l'ombre, à l’emplacement des traverses des fenêtres de la pièce. Ces observations incitent Goethe à penser que la théorie de Newton est peut-être fausse, et que les couleurs ne sont pas contenues dans la seule lumière blanche, mais que l’ombre et la lumière jouent un rôle égal dans l’apparition des couleurs. Fidèle à sa conception de l’équilibre et de la symétrie du monde, il fait ainsi l’hypothèse que les mêmes lois doivent agir sur le noir et sur le blanc :
«Puisque dans le premier cas la lumière se décomposait en couleurs si diverses, je me dis que l’obscurité devait aussi être considérée comme décomposée en couleurs.
[50]
»
Au fil des différentes expériences qu’il mènera, non seulement jusqu’en 1810, date de la publication de la Farbenlehre, mais quasiment jusqu’à la fin de ses jours, Goethe continuera à mener ses propres expériences, sinon à suivre avec attention celles que réaliseront les hommes de sciences de son temps et il les considèrera à chaque fois comme des confirmations de ses premières assertions quant aux natures intimes de la lumière et de la couleur.
La grande hypothèse de Goethe est donc que les couleurs naissent de l'action combinée de la clarté et de l'ombre. Le prisme intervient bien, certes, mais son rôle ne consiste pas à dévoiler une multiplicité préexistante au sein de la lumière blanche, mais à superposer partiellement ces deux éléments primordiaux pour en faire naître tout le spectre des couleurs visibles. Il s’agit bien d’une naissance des couleurs à partir de la lumière et de l’obscurité, et non d’une simple extraction de la seule lumière blanche. Ainsi, conformément à la démarche qu’il avait déjà mise en œuvre dans ses autres études naturalistes, il va chercher à lire l’origine des couleurs directement dans la nature elle-même, et contrairement à Newton, en s’efforçant de ne pas « mettre à la torture la lumière » à l’aide de prisme et de bancs d’optique en laboratoire. Il espère ainsi trouver dans la nature un cas représentatif de l’apparition des couleurs à partir des seules lumière et ombre. Goethe découvrit ce phénomène primordial de la lumière et de l’ombre dans les couleurs du soleil et du ciel.
Par temps clair, la couleur du ciel au-dessus de nous est d’un bleu éclatant, dont le ton s’éclaircit au fur et à mesure que le regard s’abaisse vers l’horizon. Si par contre nous gravissons une montagne nous voyons ce bleu s’obscurcir progressivement jusqu’à devenir violet. Si nous pouvions aller plus haut encore en haute atmosphère
[51]
, il continuerait à s’obscurcir jusqu’à devenir noir. Quand nous regardons le ciel, nous voyons de l’obscurité à travers l’atmosphère qui est illuminée par le soleil. La teinte du bleu que nous voyons dépend de l’épaisseur de l’atmosphère à travers laquelle nous regardons l’obscurité du cosmos. Plus l’atmosphère est épaisse plus nous avons un bleu de ton clair. Goethe suggère que l’atmosphère, qu’il nomme un « milieu trouble » joue ici le rôle d’un médium baigné de la lumière diffuse du soleil. Lorsque nous portons notre regard vers le ciel, nous regardons de l’obscurité à travers de la lumière diffuse, et cette obscurité, cette ombre nous apparaît d’un bleu d’autant plus clair que le milieu trouble traversé est épais. Goethe affirme en conséquence que l’origine du bleu est l’éclaircissement de l’obscurité qui se produit lorsque celle-ci est vue à travers la lumière.
L’origine du rouge et du jaune peut être expliquée de la même façon, par l’observation des diverses teintes que peut prendre le soleil lorsqu’on l’observe à travers l’atmosphère. Lorsque par temps clair, il se trouve au zénith, le soleil apparaît jaune d’or. Il s’obscurcit et rougeoie à mesure qu’il décline vers l’horizon à son coucher, c’est-à-dire à mesure que l’épaisseur du médium trouble entre l’observateur et l’astre du jour augmente. Tandis que dans le phénomène d’apparition du bleu, le milieu trouble diffusait la lumière, dans le phénomène d’apparition du jaune, il devient un médium qui diffuse l’obscurité. Nous regardons ici la lumière à travers l’atmosphère qui obscurcit ce qui est vu à mesure que croit son épaisseur. Si nous allons plus en altitude, le soleil devient d’autant plus blanc que l’épaisseur de l’atmosphère diminue. Ainsi l’origine du rouge, de l’orange et du jaune est l’obscurcissement de la lumière qui se produit lorsque celle-ci est vue à travers l’obscurité. Plus nous nous rapprochons de l’espace et réduisons l’influence du milieu trouble, plus nous sommes en mesure de percevoir l’ombre et la lumière dans leurs manifestations essentielles. Dans la conception goethéenne de l’optique, ce sont l’ombre et lumière qui constituent les éléments primitifs, et non pas, comme dans la théorie newtonienne, chacune des raies du spectre des couleurs. C’est ainsi que Goethe apprit à voir dans le phénomène naturel primordial de la couleur l’apparition des diverses nuances de bleu, de jaune et de rouge, si bien qu’à cet exemple il put expliquer comment l’ensemble du spectre des couleurs résultait des seules lumière et obscurité.
Dans le Traité des couleurs, dans le chapitre consacré aux couleurs physiques, Goethe appelle ainsi le soleil la lumière primordiale. Au-delà de l’évidence liée à la remarque sur ce point de physique, et à l’aune des explications qui précèdent, nous comprenons à présent beaucoup mieux la manière dont l’écrivain envisage les rapports entre la source de la lumière et les fractions du spectre :
« […] parce que l’image du soleil est de la plus grande énergie qui nous soit connue ; c’est pourquoi aussi son image secondaire sera puissante et, nonobstant sa nature secondaire, trouble et obscurcie, paraîtra encore magnifique et étincelante. Les couleurs projetées par la lumière du soleil à travers le prisme sur un objet quelconque apportent avec elles une luminosité puissante, parce qu’elles ont en quelque sorte à l’arrière plan lumière primordiale de la plus grande énergie.
[52]
»
A la lumière des exemples que nous avons développés dans cette partie, nous constatons que l’idée d’Urphänomen est particulièrement originale et ambiguë, et que nous ne pouvions effectivement pas nous affranchir de l’étude détaillée de ses différentes occurrences dans les travaux du poète. L’usage récurrent du préfixe « Ur » exprime la dimension et l’importance décisive que Goethe accorde à l’ide de totalité dans ses recherches naturalistes. Didier Hurson
[53]
cite le dictionnaire de J. & W. Grimm, qui nous donne le sens courant de ce préfixe, tout en précisant que Goethe est celui qui en a fait l’usage combinatoire le plus abondant :
« qui se rapporte aux débuts, présent, original, primitif, infalsifié, pur… […] l’emploi du préfixe qui devient de plus en plus fréquent au cours du dernier tiers du XVIIIème siècle est lié à un tournant pris par la vie de la pensée qui cherche à dépasser le prosaïsme de l’expérience tel que l’éducation des Lumières le transmettait, pour atteindre aux sources originelles de la vie.
[54]
»
Du point de vue du poète, il semble que le préfixe « Ur » contienne toute une science des principes primitifs, et qu’il soit porteur de l’unité de toute éclosion phénoménale, unité non seulement à l’intérieur de chaque domaine de la science, mais également entre les domaines. L’Urphänomen participe en partie du sensible, ce qui le différencie forcément de la pure idée platonicienne, mais également d’une composante que l’on pourrait nommer spirituelle. Nous avions qualifié plus haut, dans le cas de l’Urpflanze, ces phénomènes de « suprasensibles », dans la mesure où ils semblaient manifester l’idée plus pleinement que les phénomènes moins « nobles ». Au début de Maximes et Réflexions, Goethe énonce quelques éléments qui permettent de cerner davantage la signification de cette notion :
« Phénomènes primaires : idéels, réels, symboliques, identiques.
Expérience empirique : multiplication illimitée de ces derniers, donc espérance d’aide, désespérance de complétude.
Phénomène primaire :
Idéel en tant qu’ultimement connaissable ;
Réel en tant que connu
Symbolique parce qu’il comprend tous les cas,
Identique avec tous les cas.
[55]
»
Nous pouvons remarquer que les extraits cités nous font passer du pluriel au singulier, comme s’il existait un état primitif antérieur à la multitude des phénomènes primordiaux eux-mêmes. A une autre reprise Goethe précise que l’utilisation du pluriel « Idées » est inadéquate et qu’il n’existe qu’une seule « Idée » :
« L’idée est éternelle et unique ; il est donc mal venu d’en parler aussi au pluriel. Tout ce que nous appréhendons et tout ce dont nous pouvons parler ne sont que des manifestations de l’Idée ; nous énonçons des concepts et dans cette mesure l’Idée est elle-même un concept.
Ce que l’on appelle Idée : ce qui toujours se manifeste et se présente donc à nous comme la loi de toute manifestation
[56]
. »
L’influence des écrits de Spinoza, tels que Goethe les a compris, apparaît peut-être ici de façon diffuse : on perçoit en effet assez bien dans sa démarche, la volonté de faire procéder tout l’univers phénoménal d’une « substance unique », de laquelle découleraient des attributs spirituels (la « Pensée » au sens spinoziste) et des attributs matériels (« l’Etendue »), le phénomène primordial permettant, au moyen d’une intuition supérieure, sorte de « connaissance du troisième type », de percevoir immédiatement l’unité qui lie l’idée et l’objet.
La notion de phénomène primitif semble par ailleurs étroitement apparentée à celle d’intensification (ou Steigerung) que nous étudierons un peu plus bas : il semble qu’aux différents stades d’une évolution, les phénomènes manifestent dans leurs formes matérielles, avec plus ou moins d’évidence, une certaine idée directrice, un certain modèle. Dans le fruit, par exemple, l’idée de la plante, la loi végétale, ne se remarque que faiblement. L’idée et la perception, ne se recouvrent pas. En revanche :
« Au cours de la floraison, la loi de la vie végétale apparaît dans sa manifestation suprême et la rose serait alors du même coup le sommet de cette manifestation
[57]
. »
Par « intensification », Goethe entend donc signifier que la nature cherche à créer des formes qui, en progression ascendante et continue, manifestent toujours plus sensiblement les idées des choses. Il faut souligner que le poète ne semble jamais établir de dualisme entre le monde des idées et celui des formes manifestées : il ne conçoit pas les idées hors de la perception ; il n’imagine pas un monde idéel qui ne pénètrerait pas les phénomènes, les minéraux et les organismes de la nature, qui n’en causerait pas la naissance, le développement et la disparition. Nous avons déjà mentionné la méfiance qu’entretient Goethe à l’égard de la métaphysique, du christianisme et des philosophies à son goût insuffisamment ancrées dans la réalité – telles celle de Hegel, pour n’en citer qu’une. Nous pouvons nous en convaincre davantage en relisant certains de ses échanges avec Jacobi
[58]
. L’écrivain tient ainsi tout système qui voudrait s’enfermer dans une pensée ou une spiritualité pure, déracinées du monde des perceptions, comme malsaines et sans consistance. Le monde idéel est, au sens de l’identité, la puissance créatrice de la nature. Mais ce flux spirituel du devenir universel n’apparaît pas aux yeux de chair, sauf dans le groupe restreint des phénomènes primitifs, où les idées apparaissent immédiatement lisibles au regard exercé – en quelque sorte lui-même intensifié – : l’intensification y atteint sont but, l’idée devient immédiatement perceptible, le génie de la nature se dévoile à la surface des choses. C’est que Goethe veut probablement signifier lorsqu’il répond à Schiller, lors de leur premier entretien :
« Il m’est très agréable d’avoir des idées sans le savoir, en les voyant même de mes yeux ! »
Dans les phénomènes grossièrement matériels, l’idée n’est accessible qu’à la pensée ; mais au sommet de l’intensification, dans les phénomènes primordiaux, l’œil la perçoit : le sensible devient alors spirituel, et le spirituel, sensible. Goethe conçoit la nature pénétrée tout entière par l’esprit. Il semble que dans sa conception, il y ait continuité entre les formes matérielles les plus brutes de la nature et les manifestations les plus subtiles et les plus élevées de l’esprit. Comme Leibniz, l’écrivain semble tenir en horreur l’idée de rupture. Les formes diffèrent donc, certes, selon que l’esprit s’y manifeste plus ou moins clairement, mais il n’y a pas de matière non spirituelle morte. Le génie de la nature donne seulement aux choses des formes plus ou moins adéquates à l’essence idéelle ; mais matière et esprit demeurent indissociablement liés dans tous les règnes de la nature, à tous les stades de l’évolution, des plus infimes grains de poussière à la lumière solaire la plus pure.
« Lorsque les idées disparaissent du monde, bien souvent les objets disparaissent aussi. Dans un sens élevé, on peut dire que l’Idée est l’objet.
[59]
»
Ces phénomènes primitifs, bien qu’ils mettent en évidence avec une clarté particulière la structure idéelle d’un règne ou d’un organisme, sont donc d’une nature identique aux autres, c’est-à-dire que contrairement aux idées platoniciennes qui ne sont accessibles que par la pensée, les phénomènes primitifs font partie du monde sensible. Ce sont des choses des objets, des réalités auxquels on accède par l’action combinée des sens, de l’imagination et de l’intuition entendue comme une sorte de vision spirituelle, et non de l’entendement seul
[60]
. Mais ils ne se montrent dans leur pleine expression que fugitivement, après un long travail préalable d’observation, d’analyse et de méditation sur un grand nombre de cas particuliers.
« Aucun phénomène ne s’explique de et par lui-même ; seuls plusieurs pris ensemble et organisés avec méthode finissent par donner quelque chose qui peut avoir quelque valeur pour la théorie
[61]
»
Le paragraphe de la théorie des couleurs où les phénomènes primitifs sont mentionnés pour la première fois décrit la démarche à la fois empirique et intellectuelle conduisant à leur perception :
« Les phénomènes que nous percevons par nos sens ne sont le plus souvent que des cas qui, avec quelque attention, peuvent être rattachés à des rubriques générales connues empiriquement. Celles-ci, à leur tour, se classent sous des rubriques scientifiques qui, elles-mêmes, renvoient à un niveau supérieur et ainsi portent à notre connaissance certaines conditions indispensables du phénomène. C’est à partir de là que peu à peu tous les phénomènes apparaissent soumis à des règles et à des lois supérieures qui se révèlent par des mots et des hypothèses à notre entendement, mais par des phénomènes à notre vue intuitive. Nous nommons ceux-ci phénomènes primitifs (Urphänomen), car rien dans ce qui se manifeste visiblement n’est au-dessus d’eux, et ils sont au contraire parfaitement aptes à nous faire revenir par degrés le long de la voie par laquelle nous nous étions élevés, jusqu’au cas le plus commun de l’expérience quotidienne.
[62]
»
Dans son introduction au Traité des couleurs, Goethe écrit encore :
« Nous croyons mériter la reconnaissance du philosophe pour avoir cherché à remonter jusqu’aux sources premières des phénomènes, là où simplement ils apparaissent et sont, sans que rien de plus ne soit en eux à expliquer.
[63]
»
Goethe tient les phénomènes primitifs comme la limite extrême à laquelle notre connaissance du monde peut accéder. Derrière le phénomène primitif, il n’y a plus rien à chercher ni à comprendre, car le poète est convaincu qu’il n’est pas possible de ramener un phénomène complexe à un phénomène d’un autre ordre. Ainsi par exemple, seul ce qui est mouvement, dans un phénomène, peut être dérivé du mouvement ; mais l'élément qualitatif de la couleur et de la lumière ne peut être ramené qu'à un élément qualitatif du même ordre. La mécanique peut ramener des mouvements composés à des mouvements simples, immédiatement intelligibles. La théorie des couleurs doit ramener des phénomènes complexes de la lumière à des phénomènes originels qui puissent être saisis de la même façon, c’est-à-dire appartenant au même ordre phénoménal. Un mouvement simple est un phénomène originel, au même titre que l'apparition du jaune par l'action combinée de l'ombre et de la clarté. Goethe se refuse en conséquence, tout comme Kant, à réduire le vivant à des explications purement mécaniques. Selon lui, les sciences naturelles et physiques devraient limiter leurs recherches à l’isolement du phénomène primordial pour chaque domaine particulier d’étude, et surtout résister à la tentation de vouloir passer outre, en imaginant derrière le prétendu voile des apparences, des mécanismes imperceptibles, comme Newton et d’autres savants le firent dans la lignée de Galilée.
Goethe ressent néanmoins très rapidement que cette quête exclusive de l’origine primordiale des phénomènes ne satisfait que partiellement son appétit de connaissance, de « gai savoir », pour reprendre l’expression de Lacoste
[64]
. Il cherche donc, de manière complémentaire, à étendre le champ de ses études naturalistes à celui des transformations et des métamorphoses, autrement dit aux phénomènes dans leur devenir. Il va alors montrer que ce devenir et l’extraordinaire explosion de ses transitions et de ses variations ne se réalisent dans la nature que par un jeu subtil et permanent de dualité, de rencontre et d’opposition des contraires, seuls à même d’engendrer la progression en spirale qui sous-tend toute la conception du poète.
Goethe ne reste en effet pas prisonnier d’une pensée panthéiste ou mystique qui chercherait à remonter à l’origine primitive des choses, sans se préoccuper des formes évanescentes et contingentes du monde. Sa Weltanschauung est également une philosophie de la différenciation, qui s’intéresse tout autant, sinon davantage, aux processus par lesquels l’identité originelle de l’Idée, incarnée dans la matière, s’organise et se différencie dans la réalité sensible, aux travers d’un jeu multiple et complexe de métamorphoses. L’ensemble des réflexions scientifiques de Goethe va s’organiser systématiquement autour de paires d’opposés dont on retrouvera la trace récurrente dans les différents champs de son naturalisme : ombre et lumière, ordre et chaos, contraction et expansion….
Goethe ne fait pas apparaître cette polarité, dans le champ de la minéralogie, aussi explicitement que dans les autres travaux que nous isolerons par la suite. C’est la raison pour laquelle nous n’insisterons pas beaucoup sur ces études. Mais ses convictions quant aux phénomènes géologiques, bien que marquées par sa méfiance a priori à l’égard de la violence et de la brutalité volcaniques, rejoindront en fin de compte le modèle polaire qu’il développe dans ses autres champs de recherche. Ainsi que nous l’avons déjà vu plus haut, le poète adhère en premier lieu à la conception neptunienne qui fait du granit le socle primitif sur lequel seraient ensuite venues se déposer, par sédimentation, les autres roches, à mesure que reculait l’hypothétique océan des premiers âges. Il développe et enrichit lui-même cette théorie
[65]
, en imaginant une formation du monde en trois époques, à partir d’un état d’universelle fluidité constitué d’eau, de vapeur, d’air et de gaz, où les éléments n’ont pas encore de formes. Ces trois époques font succéder une période de solidification (dominée par le « désir de cristallisation ») caractérisée par la formation du granit, une période de division des éléments, où la rupture d’équilibre donne naissance à la formation de nouvelles roches, prélude à l’apparition des métaux à partir de l’étain, et enfin une nouvelle période d’agrégation et de juxtaposition où chaque élément conserve néanmoins son individualité. Ce que Goethe écrit en découvrant un chaos de rochers sur la route de Carlsbad en 1820 est très significatif du biais introduit dans son jugement par sa propre nature « classique », qui le fait s’attacher prioritairement, et ce malgré plusieurs observations contradictoires, à la théorie qui défend un développement continu et progressif contre les tenants des explications éruptives :
« Ma répulsion face aux explications par la violence que l’on a essayée ici aussi de faire valoir avec force tremblements de terre, volcans, déluges et autres évènements titanesques fut sur-le-champ accrue, car il suffisait de porter un regard calme pour voir que ce phénomène digne d’étonnement s’était produit tout à fait naturellement par la dissolution et la persistance partielles de la roche primitive et par ses conséquences, certains éléments demeurant en place d’autres s’enfonçant et d’autres s’effondrant.
[66]
»
Mais la certitude géologique et la conviction de la prééminence de l’ordre sur le chaos, de celui qui se considère lui-même comme « un homme épris du granit
[67]
» sont profondément remises en cause par la découverte des phénomènes volcaniques principalement à Naples, avec le Vésuve, et en Sicile, devant l’Etna. Goethe peut alors mesurer la puissance destructrice des forces telluriques, qui rendent bien moins assurée la solidité du fondement granitique primordial, et, du même coup, celle de sa doctrine neptunienne. Il cède lui-même à l’envoûtement de ces puissances chtoniennes disruptives, jusqu’à même faire à plusieurs reprises, l’ascension relativement dangereuse du Vésuve pour en observer de plus près les violentes manifestations. Lacoste décèle d’ailleurs dans cette singulière fascination, la manifestation d’un sentiment du sublime qui n’aurait pas su trouver son expression artistique chez le poète :
« D’une certaine manière Goethe répond ici par avance aux critiques de Niebuhr : la sensibilité au monstrueux et au grandiose (au sublime en un mot) dont l’historien semble déplorer l’atrophie chez le poète, en ce qui concerne les œuvres d’art, se manifeste dans les études de la nature. Cette compréhension de ce fond inhumain sur lequel l’homme s’installe est comme repoussée, refoulée, niée dans les théories esthétiques de Goethe « classique », mais qui anime toutes ses théories scientifiques. Il est particulièrement significatif que la révélation du « sol classique » - autrement dit de l’antiquité – qui est supposé fournir la base des conceptions esthétiques nouvelles de Goethe s’accompagne de la révélation concomitante, mais contraire, de la puissance, souvent destructrice des forces obscures de la Terre, comme si la sérénité que procurent les ruines antiques et les vestiges de l’humanisme ne prenait vraiment son sens et sa valeur que rapportée à l’arrière-plan plus sombre d’une nature indomptée, monstrueuse et chaotique, que par comparaison avec un élément d’incertitude, d’ombre et de vie
[68]
. »
Après avoir été témoin de la violence des spectacles volcaniques, en Italie et en Bohême, en 1808, puis à la lecture des théories « pseudo-volcaniques » de Alexander von Humboldt et de Voigt, Goethe va progressivement abandonner son attachement exclusif au neptunisme pour adopter une position plus ambiguë. Il admettra lui-même, notamment après 1820 une « douce humeur versatile
[69]
» vis-à-vis des deux théories contradictoires. Sans doute Goethe aurait-il accepté encore plus explicitement les rôles respectifs et combinatoires de l’ordre et du chaos, de la sédimentation et du volcanisme, s’il n’avait cédé à son angoisse instinctive à l’égard de la violence. Car en soi, cette idée d’alternance du chaos et de l’harmonie est une constante récurrente de la philosophie de Goethe, comme nous allons le mettre plus en valeur à présent.
Goethe va ainsi affiner sa théorie botanique de la plante primitive en la complétant d’une vision du développement et de la métamorphose, fondée sur un dualisme entre contraction et expansion. Selon celle-ci, la croissance et l’évolution de la plante seraient soumises à deux forces distinctes opposées, polaires, qui tendent l’une à la prolifération végétale et à l’expansion, l’autre à la concentration séminale et à la contraction. Six phases ou périodes conduisent ainsi de la graine à la fleur, et de la fleur au fruit. L’écrivain nous les présente dans son poème La Métamorphose des Plantes.
Lors de la première période, la plante tire de la graine ses premiers organes, les cotylédons. Puis, en une succession d’élans expansifs, les nœuds, et à chaque nœud, une feuille, vont se développer. Les formes des feuilles évoluent : encore simples près du sol, elles se complexifient en prenant de la hauteur, se dentellent ou se divisent en folioles.
« Simple dormait en la graine la force ; un modèle ébauché
Etait là, clos en soi, replié sous le voile,
Feuille et racine et germe mi-formés, sans couleur ;
Dans le sec le noyau garde vie immobile,
Adonné à l’humidité douce, il se gonfle et se tend,
Et s’élève aussitôt de la nuit qui l’entoure ;
Mais quand il apparaît, la forme en reste simple,
Dans les plantes aussi, c’est de l’enfant le signe.
Tout aussitôt se dresse une pousse suivante,
Ajoute nœud à nœud, renouvelle la prime force,
Non, certes, toujours la même ; car la feuille suivante
Est toujours, tu le vois mieux formée, plus variée,
Plus étendues, plus échancrées, mieux séparées en pointes et parties,
Celles qui reposaient mêlées en l’organe inférieur.
Enfin elle culmine en perfection précise
Qui en plus d’une espèce et t’émeut et t’étonne.
Fort nervurée et dentelée, s’étalant drue et grasse,
La vigueur de la pousse semble drue et sans fin
[70]
. »
A l’occasion de ce premier stade de développement, la plante primitive manifeste et étend dans l'espace son contenu idéel sous forme sensible. Nous détaillerons plus bas cet aspect, mais nous pouvons d’ores et déjà souligner que, contrairement aux tenants des théories de la préformation, le poète ne considère pas que la feuille et son nœud primitif sont déjà matériellement contenus dans la graine : elles ne le sont qu’en idée. Goethe détaille dans le texte même de la Métamorphose des plantes le processus par lequel les feuilles s’affinent, et le rôle que jouent la lumière et l'air dans cette élévation (Steigerung) :
«Il faut aussi tenir compte de la nature différente des sols ; abondamment nourrie par l’humidité des vallées, atrophiée par la sécheresse des hauteurs, protégée plus ou moins bien du gel, de la chaleur, ou implacablement livrée à l’un et l’autre, la famille peut se transformer en espèce, l’espèce en variété, et celle-ci à son tour, par d’autres circonstances, se modifier à l’infini ; et pourtant la plante se maintient enclose dans son domaine, même si, ici ou là, elle s’adapte en voisinant avec la pierre dure, ou la vie plus mobile. Les plus éloignées d’entre elles, cependant, ont une parenté expresse, et se laissent comparer les unes avec les autres sans que l’on force rien
[71]
. »
Dans la seconde période de croissance, la plante va contracter ce qu'elle avait auparavant dévoilé : dans le calice, la forme végétale se resserre.
« Nature freine alors de ses puissantes mains
La création de formes et l’incline à plus de perfection.
Avec plus de mesure elle conduit la sève, resserre les vaisseaux.
Bientôt la forme montre de plus doux effets
Et, discrète, la force reflue des bords qui apparaissent.
La hampe de la tige se forme plus parfaite.
Mais sans feuille, très vite, le tendre pédoncule
S’élève et le regard découvre une merveille.
Tout autour en un cercle, comptées et innombrables,
La feuille plus petite se joint à sa semblable.
Pressé autour de l’axe, le calice protecteur se révèle,
Lançant vers la suprême forme corolles colorées.
[72]
»
La corolle se dilate à nouveau au cours de la troisième période d’expansion :
« Nature est là dans sa splendeur, haute et pleine apparence,
Et montre les degrés des membres ordonnés.
Tu t’étonnes sans cesse : sur la tige la fleur
Oscille tout en haut des sveltes feuilles alternées.
[73]
»
La quatrième phase de contraction produit les étamines et le pistil, les organes de la reproduction :
« D’un nouvel acte créateur cette splendeur est l’annonce ;
La feuille colorée ressent la main divine
Et vite se contracte ; les plus tendres des formes
Apparaissent en double, destinées à s’unir.
[74]
»
L'énergie créatrice de la plante partagée entre les deux organes, le pistil et les étamines, va alors rechercher l’unité au cours du prélude à la fécondation dans le calice des pétales :
« Voici que les doux couples et s’approchent et se joignent,
Autour du saint autel ils s’ordonnent nombreux,
Hymen descend sur eux et des vapeurs splendides
Versent de doux parfums vivifiant l’alentour.
[75]
»
Le pollen issu de l'étamine, l’organe mâle, s'unit à sa part féminine, incarnée dans le pistil, et donne naissance à une nouvelle graine. Goethe nomme la fécondation « anastomose » et précise qu’il s’agit de la phase où « les forces les plus spirituelles dominent
[76]
». Il ne voit pas de différence de nature entre reproduction et croissance : c’est le même processus d’élévation, la même force créatrice qui sont à l’œuvre au cours des deux phénomènes, que ce soit sous une forme unifiée dans la feuille ou divisée entre les deux organes sexuels :
«Dans tous les corps que nous disons vivants, nous remarquons la capacité de produire son semblable. Lorsque cette capacité apparaît divisée, nous la désignons sous le nom des deux sexes
[77]
. »
La plante réalise sa cinquième phase expansive lors de la formation du fruit, avant de se contracter une dernière fois dans la graine (sixième période de contraction).
« Des germes bien distincts s’enflent alors sans nombre,
Au sein de fruits renflés cachés et protégés.
Nature clôt l’anneau des forces éternelles ;
[78]
»
En ces six étapes, la nature achève un cycle fermé de développement végétal, qui peut s’enchaîner immédiatement avec le suivant. Car dans la graine, Goethe ne voit qu'une autre forme de l’œil et de sa feuille primitive.
« Mais un cycle nouveau succède à l’ancien,
Pour que se continue à tout jamais la chaîne,
Et que tout et partie soient animés de vie.
[79]
»
Cette représentation de l’organe fondamental, la feuille et son nœud originel, qui se transforme par degrés, selon une «échelle spirituelle», de la graine jusqu'au fruit pour revenir au germe initial, au travers d’une double dualité, la première caractérisée par la succession des phases d’expansion et de contraction, la seconde par la division en deux sexes et leur réunion dans la fécondation, semble participée de la part idéelle du modèle de l’Urplanze.
Goethe a décrit les couleurs comme « des actes de la lumière, des actes et des souffrances
[80]
».
A ses yeux, l'obscurité ne se définit en effet pas seulement par la négation et par l’absence de lumière : elle est également une chose agissante, au même titre que la lumière à laquelle elle s'oppose, et dont elle est le pendant nécessaire. La physique de Newton, qui définit l'obscurité comme une simple absence inefficiente de lumière, ne peut parler d'une action réciproque de la lumière et des ténèbres. Elle explique donc naturellement l’apparition des couleurs à partir de la seule lumière. Or le poète considère l'obscurité comme un fait d'observation, et non un néant, un vide, dans la mesure où elle est à l’origine d’une perception au même sens que l’est la clarté. L’œil qui regarde dans la nuit nous transmet une sensation tout à fait réelle qui se traduit pour nous par une impression opposée à celle de la lumière. Si l’obscurité était un néant absolu, il ne se produirait aucune sensation quelconque, quand l’œil plonge son regard dans la nuit. Goethe se représente ainsi la lumière et l'ombre dans le même rapport que les deux pôles d'un phénomène magnétique. L’une n’est que l’opposée de l’autre, et l'ombre affaiblit l’énergie de la lumière, de la même façon que la lumière à son tour limite l’action de l'ombre. Leurs influences se mêlent pour donner naissance à la couleur, qui est autant la part d’ombre de la lumière, que la part lumineuse de des ténèbres.
La polarité ne s’exprime pas simplement au niveau des couleurs « objectives » de la nature, c’est-à-dire à l’extérieur de l’organisme : elle est également inhérente à l’acte même de perception physiologique. En effet, pour Goethe, l’œil ne demeure pas simplement réceptif en face des phénomènes, mais participe pleinement à la rencontre de la lumière et de l’œil, dans le cadre d’une action réciproque de l'un sur l'autre. Dans son aspiration à connaître le mode de cette action réciproque, le poète considère l'œil comme doué d’une vie autonome dont il veut saisir les manifestations face au phénomène isolé ou devant les conjonctions et successions de phénomènes. Comment, par exemple, l'œil ressent-il des oppositions telles que lumière et ombre, jaune et bleu ? La compréhension de ces rapports mutuels de perception doit, dans la pensée du poète, résulter de la nature même de l'œil, car :
«L'œil doit son existence à la lumière. A partir d’organes d’animaux secondaires et indifférents, la lumière produit pour elle un organe qui devient son semblable, et ainsi l’œil se forme par la lumière et pour la lumière, afin que la lumière intérieure vienne répondre à la lumière extérieure.
[81]
»
Les deux états de l'œil induits par la lumière et par l’ombre s’opposent de la même manière que ces deux phénomènes dans la nature. L'œil ouvert dans l'obscurité éprouve une certaine sensation de manque ; alors que s’il se tourne au contraire vers une source fortement lumineuse, il sera sous l’effet d’une saturation, incapable de distinguer des objets faiblement éclairés pendant les secondes ou les minutes qui suivent la forte exposition. L'ombre augmente la sensibilité tandis que la clarté l'affaiblit. Cette loi induit une persistance visuelle des impressions au sein même de l’œil
[82]
, et par-là même une inversion : dans le cas où nous fixons, par exemple, une croix noire sur fond clair, l'image reste un moment imprimée sur la rétine, une fois les yeux fermés. Si nous tournons notre regard, alors que l'impression dure encore, vers une surface d’un gris clair uniforme, la croix réapparaît mais en clair sur fond sombre. Tout se déroule ainsi comme si telle impression reçue par l'œil disposait celui-ci à engendrer de lui-même l’impression contraire.
« Nous croyons trouver ici un nouvel exemple de la vive mobilité de la rétine, et de l’antagonisme tranquille que tout organisme vivant est contraint de manifester lorsqu’on le place dans une situation déterminée : l’inspiration appelle l’expiration, et toute systole une diastole. C’est la formule éternelle de la vie qui se manifeste ici aussi. Aussitôt qu’à l’œil on présente l’obscur, il demande le clair, exprimant ainsi qu’il est vivant et justifié à saisir l’objet, puisque produisant lui-même un état opposé à celui de l’objet.
[83]
»
Goethe poursuit son étude des phénomènes physiologiques, dans le premier chapitre de la partie didactique de la Farbenlehre, en élargissant ses observations aux phénomènes colorés. La perception des couleurs provoque une réaction de compensation similaire à celle provoquée par le contraste ombre et lumière : l'impression du jaune dispose l'œil à engendrer de lui-même sa teinte complémentaire, le violet. De même, le bleu appelle l'orange, le rouge, le vert. Au travers de cette réciprocité, les états de l’œil provoqués par les perceptions sont ainsi dans un rapport spirituel analogue à celui de leurs pendants dans le monde extérieur.
La conviction du poète est qu’il existe certaines conditions matérielles, dans la nature, qui permettent de saisir cette interaction de l’obscurité et de la lumière, autrement dit le phénomène primordial de la couleur. L'espace vide ainsi que les objets que la lumière et l'ombre traversent en conservant leur apparence originelle, sont dits transparents. Ils n'agissent ni sur la lumière, ni sur l'ombre. D’autres objets ou substances, que Goethe nomme des milieux « troubles », possèdent, par contre, la propriété d’atténuer la lumière et l’obscurité. En conséquence, un milieu trouble est particulièrement propice à l’observation de la clarté et de l'ombre dans leurs rapports mutuels : il est quelque chose de matériel sur lequel agissent à la fois l’ombre et la lumière. C’est ainsi qu’à travers un milieu trouble, un objet clair prend une teinte jaune, un objet sombre, une teinte bleue. Placé devant une source plus claire, plus vive, il est sombre. Inversement, il devient lumineux par rapport à l'obscurité qui rayonne au travers de lui lorsqu’il est placé entre un fond obscur et un observateur. Le milieu trouble est, par excellence, le lieu de la rencontre et de l’opposition primordiale des forces antagonistes de l’ombre et de la lumière, le champ de bataille où se révèlent les couleurs du monde.
Victoires et défaites de la lumière dans sa silencieuse opposition à l’ombre : l’admirable concision de la formule par laquelle Goethe définit les phénomènes colorés acquiert à présent sa pleine signification :
« Les couleurs sont des actes de la lumière, des actes et des souffrances. »
Il faut souligner que cette conception originale de la dualité qui se met au service d’une sublimation, d’une élévation de l’unité, n’apparaît pas que dans les essais scientifiques de Goethe ; elle se manifeste également dans nombre de ses œuvres poétiques. Je songe par exemple au fameux passage du premier Faust où le héros déclame :
« Deux âmes, hélas, se partagent mon sein, et chacune d’elles veut se séparer de l’autre : l’une, ardente d’amour, s’attache au monde par le moyen des organes du corps ; un mouvement surnaturel entraîne l’autre loin des ténèbres, vers les hautes demeures de nos aïeux !
[84]
»
Car c’est bien par la médiation des extrêmes, le divin et l’infernal, le monde de l’esprit – celui des arts, des sciences et de la religion – et le monde matériel – celui de ses amours et de ses débauches –, dans l’épreuve de la tentation permanente que Faust finit par s’élever à la grâce et s’envoler vers l’Eternel Féminin
[85]
. C’est la raison pour laquelle Méphisto se présente précisément comme « une partie de cette force qui veut toujours le mal, et fait toujours le bien
[86]
»,
On peut encore relever dans le poème Talismans du recueil le Divan
[87]
:
« Dans la respiration sont incluses deux grâces :
Aspirer l’air, et s’en délivrer.
L’une oppresse, l’autre soulage ;
Tel est le merveilleux mélange de la vie
Remercie donc Dieu quand il te presse,
Et remercie-le encore quand il te relâche à nouveau. »
Mais cette perception de la polarité comme principe universel de vie et de développement loin de souligner une partition entre des domaines inconciliables semble au contraire renvoyer à un dédoublement et à un dialogue de la nature avec elle-même. Ainsi, dans l’introduction aux Propylées, Goethe souligne que la polarité dans la nature n’est en rien la manifestation d’un dualisme rédhibitoire, mais bien plutôt la certitude d’une unité atteinte par une voie supérieure :
« Jusqu’à présent le peintre ne pouvait que contempler avec étonnement la théorie des couleurs du physicien, sans en retirer aucun avantage. Mais le sentiment naturel de l’artiste, ainsi qu’un exercice continu et la nécessité pratique, lui indiquaient sa propre voie. Il sentait les vifs contrastes, dont l’association fait naître l’harmonie des couleurs, il désignait certaines caractéristiques de celles-ci par des sensations qui s’en rapprochent. Ainsi il parlait de couleurs chaudes et froides, de couleurs exprimant la proximité ou l’éloignement, ou autres désignations de ce genre, par lesquelles, il rapprochait à sa manière ces phénomènes des lois naturelles les plus universelles. Peut-être que la supposition s’avèrera juste, selon laquelle les effets naturels colorés, tout comme ceux de nature magnétique, électrique et autres, reposent sur une interaction, une polarité, ou quelque autre terme qu’on veuille utiliser pour désigner les apparitions du double ou même du multiple, à l’intérieur d’une unité incontestable
[88]
. »
Le terme de polarité parait associé chez le poète à l’image d’une spirale ascendante, d’une progression à mode vertical qu’il nomme « Steigerung », terme que nous avons déjà traduit à plusieurs reprises par intensification ou élévation. C’est précisément la dualité, l’alternance de périodes de systoles et de diastoles qui, selon lui, est seule à même de nourrir la progression : la tension entre les paires d’opposés est l’essence même du développement et de l’évolution.
Dans le mouvement même de cette philosophie de l’évolution, et pour achever l'étude des concepts structurant la pensée de la nature chez Goethe, nous allons à présent examiner comment l’unification des contraires se réalise dans les phénomènes de métamorphose et d’intensification.
L’idée de métamorphose est reliée selon l’écrivain à celle des activités manifestées de la nature. Dans son essai Introduction à mes études botaniques, il écrit :
« […] et l’on a nommé métamorphose des plantes l’action par laquelle un seul et même organe se montre à nous diversement transformé.
[89]
»
Nous y percevons, si nous nous référons aux vers du poème de la Métamorphose des Plantes, l’idée d’une chaîne phénoménale fermée, infinie, qui féconde chaque entité considérée aussi bien dans son unité propre, que dans son rapport avec le tout :
« Nature clôt l’anneau des forces éternelles ;
Mais un cycle nouveau succède à l’ancien,
Pour que se continue à tout jamais la chaîne
Et que tout et partie soient animés de vie.
[90]
»
Ce concept de tout en expansion, de spirale ascendante est indissociable de celui de l’unité cohérente dont la présence, diffuse à chaque stade de développement de l’organisme ou du phénomène, fonde l’identité de ce dernier. Autrement dit, cette métamorphose se trouve intimement liée au type primordial, au phénomène primitif :
« J’étais entièrement persuadé qu’un type général progressant au gré des métamorphoses traversait l’ensemble des créatures organiques.
[91]
»
Car face à la prolixité, à la richesse, à la luxuriance d’une nature protéiforme et insaisissable, la réponse que Goethe cherche à donner au moyen de cette notion de métamorphose perdrait tout son sens, si l’identité du sujet n’était elle-même assurée par une typologie unique sous-jacente. Le modèle goethéen repose ainsi sur le fragile équilibre réalisé entre ces trois concepts : le phénomène primordial comme type identitaire, la dualité comme moteur de métamorphose, l’intensification comme horizon.
Nous avons vu qu, l'idée de la plante primordiale, qui semble être d’une nature intermédiaire entre le sensible et l’intelligible, se retrouve dans toutes les formes végétales particulières. La variété des formes de la nature résulte du fait qu'une chose identique, quant à l'idée, peut exister dans le monde sensible sous des formes diverses, ceci tant au niveau de l’organisme considéré comme un tout vis-à-vis des autres organismes, qu’à celui des parties de l’organisme entre elles. Ainsi de la même façon que toutes les espèces de plantes à fleur peuvent se ramener au modèle de l’Urpflanze, tous les organes d’une plante donnée sont l’aboutissement des métamorphoses d’un seul organe fondamental
[92]
, en l’occurrence la feuille avec le nœud d'où elle émerge.
«Que la plante bourgeonne, fleurisse ou porte fruit, ce sont cependant toujours les mêmes organes qui, avec des destinations multiples et sous des formes souvent modifiées, obéissent à la prescription de la nature.
[93]
»
Nous avons vu en détail un peu plus haut les six phases de la métamorphose qui caractérisent le développement de la plante soumis à des forces alternées de contraction et d’expansion depuis la germination jusqu'à la maturité. Goethe explique dans l’Histoire de mes études botaniques de 1831
[94]
qu’il a été guidé dans ses réflexions sur les variations et les métamorphoses des végétaux à partir d’un modèle unique, d’une part par ses observations quant à l’influence du climat sur les formes apparentes des plantes (formes et consistances des feuilles, rigidité, géométrie générale…), d’autre part par l’étude attentive des transformations qui s’opèrent au cours de la croissance même de la plante, sous la forme d’une séparation progressive des parties (cotylédons, feuille, sépales, organes sexuels…). Ces deux perspectives vont mettre Goethe sur la voie d’une hypothèse dans laquelle certains exégètes ont pu lire, à tort comme nous l’avons déjà mentionné, quelques prémisses de l’évolutionnisme darwinien :
« Les formes végétales qui nous entourent ne sont pas déterminées et fixées dès l’origine ; bien plutôt leur a-t-il été donné, dans leur opiniâtreté générique et spécifique une heureuse mobilité et plasticité, afin qu’elles puissent s’adapter aux conditions si nombreuses qui agissent sur elles à la surface du globe, se former et se transformer en conséquence
[95]
. »
Ainsi les deux facteurs à l’origine de l’apparition et du développement des différentes espèces du règne végétal sont, d’une part la capacité des plantes à se modifier à l’infini en fonction du sol, du climat, de l’altitude, et ainsi à admettre de multiples variétés d’espèces, de genres et de transitions, et d’autre part les limites dans lesquelles cette métamorphose générale peut se dérouler, cet espace de liberté caractérisant le monde végétal au regard des deux autres règnes, le minéral et l’animal. Ces deux facteurs, que l’on peut juger à première vue antagonistes, constituent d’ailleurs une nouvelle illustration de l’idée de dualité indissociable de la philosophie goethéenne : la lutte entre une force expansive tendant à la différenciation et une force contractive canalisant une luxuriance, qui diluerait sinon le règne dans l’anarchie la plus complète, devient le moteur même de la manifestation de l’idée du végétal dans le monde des formes.
Il est d’ailleurs tout à fait intéressant de souligner que cette idée de métamorphose, point culminant de la science morphologique de Goethe, a été promue à une postérité inattendue dans les champs de la science du vivant. Ernst Cassirer
[96]
explique ainsi comment cette philosophie de la métamorphose a initié un nouveau principe d’appréhension du vivant, non plus fondé sur une conception générique, statique et classificatrice du monde végétal, à l’image de celle développée par Linné
[97]
, mais sur une visualisation des phénomènes dans leur continuité qui introduit l’approche génétique moderne.
Après son retour d'Italie, et malgré le relatif insuccès de sa découverte de l’os intermaxillaire auprès des anatomistes, Goethe poursuivra ses études sur la forme des animaux. De la même façon qu’il s’y était attelé pour les plantes à fleurs, Goethe souhaitait découvrir l’organe fondamental qui, au gré de ses métamorphoses, préside au développement de la forme dans le règne animal.
Le principe sous-jacent de la recherche du poète dans ce domaine est similaire à celui qui l’a guidé dans le monde végétal : il doit exister un organe fondamental à la source du développement de toutes les formes animales. L’idée de cet organe doit également se manifester de plus en plus visiblement au fur et à mesure de l’évolution du corps. Elle s’empare de la matière pour lui imprimer une forme à sa ressemblance. Elle doit donc trouver sa plus belle incarnation dans les organes supérieurs, les organes nobles du corps (comme l’œil ou le cerveau) tandis qu’elle disparaît dans les organes inférieurs, informes, simples et non spécialisés. Ce qui n'existe qu'à l'état presque exclusif d’idée dans les organes inférieurs se manifeste sensiblement dans les organes supérieurs. Goethe conçoit ces différents niveaux de développement dans une perspective de parfaite continuité : le spirituel est partout diffus dans la nature, mais avec plus ou moins de densité, cette densité se manifestant par l’adéquation plus ou moins parfaite de la forme et de l’idée.
L’animal se définira alors, au regard des autres règnes minéraux et végétaux, par le caractère spécialisé et prédéfini de ses organes : aucun de ceux-ci n’est interchangeable avec un autre qui exerce une fonction différente. Plus la nature s’élève vers l’Idée, plus elle adopte une forme ordonnée qui aspire à une certaine harmonie des parties entre elles et avec le tout. Les minéraux manifestaient une organisation très réduite, limitée à leur composition et à leur structure grossière. Les plantes déjà nous présentaient un modèle plus ordonné, mais où dominait néanmoins l’anarchie : au sein des deux premiers règnes de la nature, l’individualité, l’identité des parties entre elles et des parties par rapport au tout, se diluaient dans la multiplicité des configurations et des associations. Chez les animaux, et plus particulièrement chez les mammifères dont l’Homme est le plus noble représentant, par contre:
« dans la plus régulière des organisations, tout a une forme, une place, un nombre déterminé, et, quelles que soient les déviations que puisse produire l’activité multiple de la vie tout retrouvera toujours son équilibre
[98]
.»
Comme Goethe considère que les mammifères représentent le stade le plus évolué du règne animal, qui culmine dans l’homme, il va donc chercher à reconnaître son type primordial à partir du squelette des mammifères. Ces derniers lui présentent l’expression la plus épurée de l’idée de ce type sous-jacent qui doit néanmoins être commun à tout le règne animal. L’observation des animaux les plus évolués lui permet ainsi plus facilement de mettre en lumière les lois primordiales de l’organisme qu’il imaginait, dans un second temps, déceler chez les autres espèces, là où elles apparaissent avec beaucoup moins d’évidence aux yeux du chercheur. Mais Goethe ne parviendra jamais à une représentation achevée de ce type animal primordial comme il croyait l’avoir découvert dans le modèle de la feuille. Il ne trouvera que les lois partielles de développement pour la moelle épinière et le cerveau, avec les os du crâne et les vertèbres de la colonne vertébrale, comme nous l’avons expliqué plus haut.
En parallèle de ses travaux sur les mammifères, Goethe s’intéresse, en particulier au cours de l’été 1796, au monde des insectes, qui joue un rôle d’autant plus essentiel dans sa morphologie, qu’il lui permet en quelque sorte de tisser le lien entre le type ostéologique qu’il cherche à cerner chez les mammifères et les phénomènes de métamorphose qui animent le règne végétal. A partir de l’examen et de la dissection de quelques espèces de papillons (zérène du groseillier, sphinx de l’euphorbe, sphinx du liseron…), il décrit avec minutie le déploiement des ailes au moment de la sortie du cocon et les transformations de la chenille en papillon. Il est fort probable qu’il y voit une autre manifestation de l’idée qu’il avait déjà pu observer au travers de l’éclosion des fleurs, et c’est la raison pour laquelle ces études l’amèneront à suggérer, certes de façon très vague et métaphysique, une espèce d’unité primitive qui présiderait aux phénomènes de métamorphoses des trois règnes.
« Il va sans dire qu’il ne faut pas se figurer cette croissance comme si les éléments solides des ailes s’allongeaient dans une si forte proportion en un temps si court ; je pense au contraire que les ailes sont formées de la plus fine tela cellulosa
[99]
et sont complètement achevées et que ce tissu se dilate avec cette rapidité saisissante sous l’action de quelque fluide élastique – air, vapeur, humidité – qui y serait injecté. Je suis convaincu qu’on pourra faire une observation analogue sur la croissance des fleurs
[100]
. »
Nous allons à présent achever cette étude des occurrences de l’idée de métamorphose dans l’œuvre de Goethe, en nous replongeant très brièvement dans l’univers de la couleur.
Car la Steigerung n’est pas une caractéristique exclusive des trois premiers règnes de la nature : elle se manifeste également dans les phénomènes physiques et, plus particulièrement, dans les phénomènes lumineux. Nous retrouvons ainsi cette notion dans la Farbenlehre, notamment dans le chapitre « effets physico moral » de la partie didactique. Goethe nous présente les différentes teintes du spectre et explique le sentiment produit par l’origine même de chaque couleur, selon sa dominante chaude – comme émanation la plus immédiate de la lumière à peine atténuée – ou froide – comme fille naturelle de l’ombre. Entre le jaune et le bleu, le pourpre se distingue du rouge par sa pureté : nulle trace des composantes extrêmes du bleu ou du jaune à ce niveau, la synthèse des opposés est totale, l’unité parfaitement réalisée :
« Qui connaît la formation prismatique du pourpre ne verra aucun paradoxe dans cette affirmation : cette couleur contient toutes les autres couleurs en partie actu, en partie potentia. Nous avons perçu une intensification ascendante du jaune et du bleu vers le pourpre, et nous avons en même temps discerné les sentiments que nous éprouvions ; on peut donc penser que dans l’union des pôles intensifiés s’effectuerait un véritable apaisement que nous aimerions appeler une satisfaction idéale. Et ainsi, lors des phénomènes physiques, ce phénomène coloré, le plus élevé de tous, apparaît par la fusion de deux termes opposés qui se sont progressivement préparés eux-mêmes à se réunir.
[101]
»
On ne peut à la lecture de ce passage que se remémorer les derniers vers du poème la Métamorphose des plantes qui décrivent l’union des essences mâles et femelles au sein de la fleur.
« Voici que les doux couples et s’approchent et se joignent,
Autour du saint autel ils s’ordonnent nombreux,
Hymen descend sur eux et des vapeurs splendides
Versent de doux parfums vivifiant l’alentour.
Des germes bien distincts s’enflent alors sans nombre,
Au sein de fruits renflés cachés et protégés.
Nature clôt l’anneau des forces éternelles ;
[102]
»
Si les « actes et les souffrances de la lumière » désignent une dualité de la lumière et de l’obscurité, il existe à la frontière une totalité, une unité dans l’opposition que nous ne remarquons pas habituellement et qui peut se manifester lorsque nous sommes capables d’accéder à un mode de perception plus intuitif. Cette totalité s’exprime plus ou moins pleinement dans chacune des couleurs du spectre visible, mais c’est dans le pourpre qu’elle trouve son expression la plus achevée. La couleur pourpre réalise plus que toute autre couleur du spectre cette conciliation des contraires, elle est la couleur à laquelle peuvent aboutir par sublimation tant l’ombre que la lumière, le jaune que le bleu.
De nombreux passages de l’œuvre de Goethe expriment une hostilité face à la pensée que les manifestations de la nature phénoménale ou organique pourraient être déterminées par des causes extérieures. Ils mettent en lumière la résistance systématique du poète à toute conception visant à subordonner la nature à la réalisation d’une vision hétérogène ou transcendante
[103]
.
« C’est l’immense mérite de notre vieux Kant envers le monde et je peux aussi dire envers moi que de placer dans sa Critique de la faculté de juger, l’art et la nature l’un à côté de l’autre et de leur accorder à tous les deux le droit d’agir sans finalité, en fonction de grands principes. Spinoza m’avait déjà confirmé dans la haine des absurdes causes finales. La nature et l’art sont trop grands pour poursuivre des fins et ils n’en ont pas besoin, car il y a partout des corrélations et les corrélations sont la vie.
[104]
»
On peut effectivement déceler dans cette profession de foi une conséquence directe de la lecture de Spinoza : il exprime déjà cette idée en 1785, dans son Etude d’après Spinoza
[105]
et anticipe par-là la critique de la physique mathématique qu’il mènera dans la Farbenlehre : « La mesure d’une chose est un procédé grossier » car « un être qui existe de manière vivante ne peut être mesuré par ce qui lui est extérieur ». Goethe apprécie particulièrement la partie téléologique de l'ouvrage de Kant, qui confirme sa conviction de l’identité des lois qui agissent dans la nature et dans l’art. Pour Goethe comme pour Kant
[106]
, il semble que ce soit la finalité interne qui différencie les productions de la nature de celles de l’art
[107]
.
« Le plus humble produit de la nature a en lui la totalité de sa perfection et je n’ai besoin que d’avoir des yeux pour voir […] Une œuvre d’art, à l’inverse, a sa perfection en dehors d’elle, le « meilleur » se trouve dans l’idée de l’artiste, qu’il atteint rarement ou jamais.
[108]
»
Il pourrait également être éclairant de rapprocher la conception de Goethe de la philosophie d’Aristote. L’entéléchie, mot que le poète a employé à plusieurs reprises, représente chez le philosophe l’actualité couplée à la potentialité, elle signifie la capacité en acte, ce qui porte en soi sa propre finalité.
« Les Grecs appelaient entéléchie un être dont la fonction ne cesse jamais.
La fonction est l’existence, pensée dans l’activité.
La question relative aux instincts des animaux ne peut se résoudre que par recours aux concepts de monades et d’entéléchies.
Toute monas est une entéléchie qui apparaît dans certaines conditions. Une étude approfondie de l’organisme permet de voir les mystères
[109]
… »
La notion de monades telle que la concevait Leibniz a très certainement beaucoup inspiré le poète :
« La persistance de l’individualité et le fait que l’homme secoue ce qui ne lui convient pas […] est pour moi une preuve qu’il existe quelque chose comme l’entéléchie. […] Leibniz a eu des pensées analogues sur ces sortes d’êtres autonomes, et il appelait monades ce que nous désignons sous le terme d’entéléchie
[110]
. »
Nous pouvons enfin songer à rapprocher la notion « d’idée en puissance dans les choses » des « raisons séminales » récurrentes dans la physique stoïcienne de l’éternel retour que nous évoquerons brièvement dans notre seconde partie.
Ainsi, quel que soit le rapprochement que nous effectuons, le vivant dans sa manifestation n’est pas au service d’une volonté transcendante, il ne tient pas son droit à exister d’une entité extérieure. Il est un achèvement en puissance et est à lui-même sa propre fin. C’est précisément ce que représente le phénomène primitif : la manifestation la plus évidente aux sens de ce qui porte la richesse potentiellement infinie de tout un règne ou de toute une classe de phénomènes. Se représenter la germination, la croissance, la transformation des organes, la reproduction de l'organisme et l’apparition des couleurs comme un processus qui tient à la fois du sensible et de l’intelligible, voilà le but que poursuit Goethe dans ses études naturalistes. Il considère que ce processus agissant sur les deux plans de l’esprit et du monde des formes est le même, quant à l'idée, dans une classe donnée de phénomènes, et qu'il n'affecte des formes différentes que dans les manifestations extérieures. Ce dualisme esprit-matière n’existe qu’en apparence pour l’homme qui ne cherche pas à développer son regard et mettre en œuvre son intuition. Ce dernier sépare alors arbitrairement ce qui est du ressort de la perception de ce qui lui paraît d’ordre purement idéel
[111]
.
Si les lois de développement et de métamorphoses résultant des polarités constituent la manifestation à proprement parler matérielle des phénomènes, l’intensification les caractérise sous leur aspect spirituel. A chaque stade évolutif, les phénomènes manifestent avec plus ou moins de clarté et d’évidence sensible une certaine idée fondamentale. Dans le groupe des phénomènes primitifs, les idées peuvent apparaître sensiblement visibles car l’intensification y atteint sont but ; elles se dévoilent à la surface des formes et deviennent immédiates aux sens. Par « intensification » Goethe entend donc l’élaboration, l’incarnation du spirituel dans des formes qui en progression ascendante, manifestent toujours mieux les idées sous-jacentes aux phénomènes, et par prolongement l’Idée première que le poète identifie à la Nature dans son processus créateur. Le poète nous expose le chemin qui mène à l’identité de la manifestation phénoménale et idéelle :
« Ce n’est qu’au niveau le plus élevé ou à celui le plus commun que l’idée et l’expérience s’unissent ; à tous les niveaux intermédiaires de l’observation et du vécu, elles se séparent. Le stade supérieur est quand la vue des différences nous amène à percevoir l’identité qui les lie ; l’étape inférieure réside dans la réunion active de ce qui est séparé pour obtenir leur identité
[112]
. »
Tous les phénomènes sont pour Goethe l’effet d’une action de l’intelligible et leur observation nous fait revivre la métamorphose imposée par l’esprit à la matière, qui d’une forme inadéquate passe progressivement à sa forme propre. Le modèle la plante à fleur en représente certainement la meilleure illustration : le fruit n’exprime que très faiblement la loi cyclique du végétal, parce que l’idée et la forme, ne se correspondent pas pleinement. Au contraire,
« Au cours de la floraison, la loi de la vie végétale apparaît dans sa manifestation suprême
[113]
. »
Nous pouvons alors déceler l’existence, au moins dans le règne végétal, d’une polarité agissant, à un niveau ultime, au cœur même du phénomène de Steigerung : la loi naturelle fait alterner périodes de dévoilement et de dissimulation de l’idée dans les formes sensibles.
Je ne voudrais pas terminer cette partie sans rapporter l’ultime métamorphose relevée par Jean Lacoste
[114]
, et que Goethe illustre dans le poème Bienheureux Désir du recueil Le Divan. Car à un degré encore plus élevé, plus spirituel, la métamorphose ne semble plus reposer sur le désir d’expansion et de progression organiques, mais sur la nostalgie d’une qualité plus élevée d’un tout autre ordre, d’un amour mystique qui ne se satisfait que dans la dissolution de la forme matérielle dans la pure lumière : l’image du papillon qui s’immole dans la flamme d’une bougie en trouvant la lumière devient pour le poète le symbole discret de tout élan humain vers l’Idéal.
« Ne le dites à personne, sinon au sage
Car la foule est prompte à railler,
Je veux louer le Vivant
Qui aspire à la mort dans la flamme.
Dans la fraîcheur des nuits d’amour
Où tu reçus la vie, où tu la donnas,
Te saisit un sentiment étrange
Quand luit le flambeau silencieux.
Tu ne restes plus enfermé
Dans l’ombre ténébreuse
Et un désir nouveau t’entraîne
Vers un plus haut hyménée.
Nulle distance ne te rebute,
Tu accours en volant, fasciné,
Et enfin, amant de la lumière,
Te voilà, Ô papillon, consumé.
Et tant que tu n’as pas compris
Ce : Meurs et deviens !
Tu n’es qu’un hôte obscur
Sur la terre ténébreuse.
[115]
»
Ce papillon né dans les ténèbres mais qui aspire passionnément à s’élever dans la joie vers la flamme selon l’éternelle loi de l’évolution, le « Meurs et Deviens », constitue ainsi certainement le symbole le plus achevé de la philosophie et du « gai savoir » de Goethe – qui n’est pas si éloigné de celui de Faust. Car, après la lecture de ce texte, qui voudrait ne voir dans la fameuse invocation que le poète prononce à l’instant de rendre l’âme, dans la pénombre de sa modeste chambre de Weimar, qu’un simple appel à ouvrir les volets ?
« Plus de lumière !
[116]
»
-----------------------------------------
[16]
Goethe, JW, Maximes et réflexions, p. 61
[17]
Ainsi qu’il l’exprime dans sa lettre au duc de Weimar datée du 17 mars 1788 et citée par Jean Lacoste (cf. Lacoste, Jean, Le voyage en Italie de Goethe, p.18)
[18]
La morphologie rassemble les études botaniques et ostéologiques, c’est-à-dire les métamorphoses des plantes et des animaux.
[19]
Périodes respectivement de contraction et d’expansion du cœur et des artères.
[20]
C’est à la suite à ce voyage que Goethe s’engagera dans le mouvement plus général de retour à l’Antique initié par Winckelmann.
[21]
Lacoste, Jean, Goethe, science et philosophie
[22]
Goethe, JW, La métamorphose des plantes, p. 195
[23]
Goethe, JW, Materialen zur Geschichte der Farbenlehre, in Naturwissenschaftliche Schriften II, Hambourg, p. 259 Matériax pour une histoire des couleurs cité in Bortoft, Henri, La démarche scientifique de Goethe, p. 24
[24]
Massif cristallin du centre de l’Allemagne, culminant au Brocken (1142m). Dans les légendes allemandes, le Brocken était le rendez-vous des sorcières qui y célébraient la Nuit de Walpurgis, comme Goethe l’a illustré dans son premier Faust.
[25]
La reconnaissance définitive du vulcanisme, qui ne s’imposera finalement en Allemagne qu’après la disparition de son fondateur Werner, en 1817, marquera l’avènement de la géologie moderne.
[26]
Goethe, JW, Zinnformation, in Sämtliche Werke, Briefe, Tagebücher und Gespräche, Band 25, Francfort-sur-le-Main, 1989, cité in Lacoste, Jean, Goethe, Science et philosophie, p. 167-168
[27]
Goethe reconnaissait volontiers que Linné comptait avec Kant et Spinoza parmi les penseurs qui avaient le plus influencé sa propre philosophie.
[28]
Goethe, JW, Correspondances 1765-1832, p. 83
[29]
Goethe, JW, Correspondances 1765-1832, p. 93
[30]
Fille d’Alcinoos, roi des Phéaciens, qui accueille Ulysse naufragé.
[31]
Goethe, JW, Voyage en Italie, p. 304
[32]
Goethe, JW, Voyage en Italie, p. 423
[33]
Goethe, JW, Sämtliche Werke, Briefe, Tagebücher und Gespräche, Tome 24 (Schriften zur Morphologie), Francfort-sur-le-Main, Deutscher Klassiker Verlag, 1987, p. 84 cité in Lacoste, Jean, Goethe, Science et philosophie, p. 30
[34]
Nous détaillerons les phases de cette métamorphose lors de nos illustrations du concept de polarité.
[35]
Goethe, JW, Histoire de mes études botaniques, In La métamorphose des plantes, p. 103
[36]
Goethe, JW, Voyage en Italie, p. 365
[37]
Goethe s’opposera d’ailleurs très vigoureusement à la proposition du botaniste Link de donner une illustration de l’Urplanze en termes purement mathématiques (cf. Cassirer, Ernst, Rousseau, Kant, Goethe, p. 116)
[38]
Goethe, JW, Histoire de mes études botaniques (1831), in La métamorphose des plantes, p. 101
[39]
Goethe, JW, Correspondances 1765-1832, p. 83
[40]
Goethe, JW, Schriften zur Kunst, Schriften zur Litteratur, Maximen und Reflexionen, Munich, 1981, p. 173 cité in Lacoste, Jean, Goethe, science et philosophie, p. 49
[41]
Lacoste, Jean, Goethe, science et philosophie, p. 50
[42]
Dont il fait le récit dans les Annales de 1790 (cf. Lacoste, Jean, Goethe, science et philosophie, p. 50)
[43]
Goethe, JW, Autobiographische Schriften II, Munich, 1981, p. 436 cité in Lacoste, Jean, Goethe, science et philosophie, p. 51
[44]
Goethe, JW, Voyage en Italie, p. 195
[45]
Goethe, JW, Matériaux pour l’histoire de la théorie des couleurs, p. 454
[46]
Goethe, JW, Matériaux pour l’histoire de la théorie des couleurs, p. 454
[49]
A l’époque chaque couleur pouvait être caractérisée par son angle de réfraction. C’est par la suite seulement que l’on découvrira le lien entre cet angle et l’indice optique de réfraction des matériaux transparents, lui-même fonction de la longueur d’onde de la lumière incidente. Cette loi de réfraction explique pourquoi des rayons de couleurs différentes suivent des trajets différents dans les milieux dont l’indice optique est différent de l’unité.
[50]
Goethe, JW, Matériaux pour l’histoire de la théorie des couleurs, p. 459
[51]
Goethe ne disposait pas pour mener ses observations des aéronefs modernes, mais ses hypothèses ne sont pas contradictoires avec les mesures et observations rassemblées aujourd’hui.
[52]
Goethe, JW, Traité des couleurs, p. 174
[53]
Hurson, Didier, Les Mystères de Goethe, p. 36
[54]
Dictionnaire de J&W Grimm, Volume 24, Leipzig 1936, p. 2355
[55]
Goethe, JW, Maximes et réflexions, p. 116
[56]
Goethe, JW, Maximes et réflexions, p. 116
[57]
Goethe, JW, Maximes et réflexions, p. 84
[58]
Notamment sa lettre à Jacobi du 5 mai 1786, citée en conclusion, in Goethe, JW, Correspondances 1765-1832, p. 91
[59]
Goethe, JW, Maximes et réflexions, p. 74
[60]
C’est là l’un des aspects qui différencie la philosophie de la connaissance de Goethe de celle de Kant. Nous aurons l’occasion, dans notre dernière partie, d’examiner les différentes étapes de l’observation goethéenne et de mettre en lumière l’articulation qui se réalise entre observation, imagination et intuition.
[61]
Goethe, JW, Maximes et réflexions, p.73
[62]
Goethe, JW, Traité des couleurs, p. 138
[63]
Goethe, JW, Traité des couleurs, p. 92
[64]
Lacoste, Jean, Goethe, Science et philosophie, p. 227
[65]
Goethe, JW, Sämtliche Werke. Briefe, Tagebücher und Gesprâche, Band 25, p. 319-561, cité in Lacoste, Jean, Goethe, Science et philosophie, p. 168-174
[66]
Goethe, JW, Autobiographische Schriften II, Munich, 1981, p. 523, cité in Lacoste, Jean, Goethe, Science et philosophie, p. 182
[67]
lettre à Knebel du 17 novembre 1786 in Goethe, JW, Correspondances 1765-1832, p. 97
[68]
Lacoste, Jean, Le voyage en Italie de Goethe, p. 29
[69]
Lacoste, Jean, Goethe, Science et philosophie, p. 181
[70]
Goethe, JW, La métamorphose des plantes, p. 181-182
[79]
Goethe, JW, La métamorphose des plantes, p. 182-183
[80]
Goethe, JW, Traité des couleurs, p. 79
[81]
Goethe, JW, Traité des couleurs, p. 88
[82]
Phénomène que l’on nomme précisément aujourd’hui « persistance rétinienne ».
[83]
Goethe, JW, Traité des couleurs, p. 105
[84]
Goethe, JW, Faust I, in Théâtre complet, p. 1154
[85]
Faust incarnant quant à lui l’essence expansive de la nature masculine.
[86]
Goethe, JW, Faust I, in Théâtre complet, p. 1158
[87]
Goethe, JW, Le Divan, p.32
[88]
Goethe, JW, Introduction aux Propylées (1798), In Ecrits sur l’art, p. 150-151
[89]
Goethe, JW, La métamorphose des plantes, p. 110
[91]
Goethe, JW, Autobiographische Schriften II, Munich, 1981, Tag und Jahreshefte, p. 436, cité in Hurson, Didier, Les Mystères de Goethe, p. 152
[92]
Cet organe affectant, dans ses manifestations extérieures, des formes différentes au fur et à mesure de la croissance: cotylédon, feuille proprement dite, sépale, pétale, etc.
[93]
Goethe, JW, La métamorphose des plantes, p. 172
[95]
Goethe, JW, Histoire de mes études botaniques (1831), in La métamorphose des plantes, p. 101
[96]
Cassirer, Ernst, Rousseau, Kant, Goethe, p. 103 - 104
[97]
Pour lequel Goethe confessait une admiration réelle, puisqu’il le met au côté de Shakespeare et de Spinoza parmi les hommes qui ont le lus influencé sa propre conception du monde (cf. Ibid. p. 104)
[98]
Goethe, JW, Schriften zur Kunst, Schriften zur Litteratur, Maximen und Reflexionen, Munich, 1981, p.210 cité in Lacoste, Jean, Goethe, Science et philosophie, p. 62
[100]
Lettre du 6 août 1796 à Schiller in Goethe, JW, Schiller, F, Correspondance 1794-1805, Tome I, p. 264
[101]
Goethe, JW, Traité des couleurs, p. 271
[102]
Goethe, JW, La métamorphose des plantes, p. 182
[103]
En cela aussi il rejoint Spinoza et son aversion de toutes les idéologies de la finalité.
[104]
Lettre à Zelter du 29 janvier 1830, citée in Lacoste, Jean, Goethe, Science et philosophie, p. 219
[105]
Lacoste, Jean, Goethe, Science et philosophie, p. 218
[106]
Kant, Emmanuel, Critique de la faculté de juger, p. 395
[107]
Pour Schelling également, l’idée de nature est détruite si nous soumettons sa finalité à l’entendement d’un être transcendant.
[108]
Lettre du 23 décembre 1786 à la Duchesse de Saxe-Weimar, cité in Lacoste, Jean, Goethe, Science et philosophie, p. 7
[109]
Goethe, JW, Maximes & réflexions, p. 120
[110]
Le mercredi 3 mars 1830 à Eckermann in Eckermann, Conversations de Goethe avec Eckermann, p. 340
[111]
C’est la raison pour laquelle Goethe entretient une défiance permanente à l’égard de tous les idéalismes portés sur le dénigrement systématique du sensible, qu’ils soient d’ordre philosophique, métaphysique ou religieux.
[112]
Goethe, JW, Schriften zur Kunst, Schriften zur Litteratur, Maximen und Reflexionen, Munich, 1981, p. 366 in Hurson, Didier, Les Mystères de Goethe, p. 118
[113]
Goethe, JW, Maximes et réflexions, p. 84
[114]
Lacoste, Jean, Goethe, Science et philosophie, p. 65-67
[115]
Goethe, JW, Bienheureux désir, in Le Divan, p. 43-44
[116]
Ancelet-Hutache, Jeanne, Goethe, p. 185
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