SENS DE L’ESPACE A L’ERE DU VIRTUEL
LES ARTS NUMERIQUES, VOIE D’ACCES SENSIBLE
AUX MODELES INTELLIGIBLES
« La tâche suprême du physicien
est d’aboutir à ces lois élémentaires
universelles à partir desquelles le Cosmos peut être
construit par simple déduction. Il n’existe pas de
chemin logique vers ces lois ; seule une intuition reposant sur
une compréhension proche de l’expérience peut
les atteindre. Le monde des phénomènes détermine
de façon unique le système théorique, en
dépit du fait qu’il n’existe aucun pont logique
entre les phénomènes et leurs principes théoriques
; c’est ce que Leibniz désignait avec tant de bonheur
comme une "harmonie préétablie". »
Einstein
« Dans tout art, la dernière expression
abstraite reste le nombre. »
Kandinsky
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INTRODUCTION
1. LOIS MATHEMATIQUES ET PERCEPTION DE
LA REALITE SENSIBLE
1.1. Le monde des apparences phénoménales versus
la réalité intelligible des nombres
1.2. L’avènement de la physique moderne : les lois
de la nature sont écrites en langage mathématique
1.3. Einstein et Poincaré : l’espace euclidien, un
modèle parmi d’autres
1.4. Et pourtant « la terre ne se meut pas… »
2. LES ARTS NUMERIQUES : HYBRIDATION
ET IMMERSION
2.1. L’appropriation des technologies numériques
par le champ artistique
2.2. L’hybridation sensible: l’interface comme frontière
corps-machine
2.3. L’hybridation intelligible : le programme comme nœud
de l’interaction entre l’esprit et les modèles
3. DE L’IMAGE DE SYNTHESE A L’ESPACE-ENTITE
: TEMPS ET LIEUX DU VIRTUEL
3.1. L’image de synthèse est d’abord un langage
formel
3.2. L’ « espace-entité » comme lieu
de l’expérience virtuelle
3.3. Vers la rupture de l’isomorphisme réel-virtuel
CONCLUSION
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On considère traditionnellement que la
physique mathématique est née avec Galilée.
Celle-ci pose que les lois de la nature sont apparentées
à celles des mathématiques et qu’au-delà
de ce que perçoivent nos sens, il existe une réalité
objective des entités mathématiques agissant à
l’arrière plan du monde des apparences. Galilée
inaugura ainsi deux siècles de physique où le déterminisme
euclidien semblait représenter le seul et unique modèle
envisageable du monde.
Kant et Poincaré comptent parmi les principaux
penseurs qui, ayant parfaitement compris les enjeux de la physique
mathématique, ont renouvelé les réflexions
sur le processus de connaissance, à la lumière,
le premier, de la physique newtonienne, le second, de la découverte
des géométries non euclidiennes . Kant, qui n’était
pas un profane en matière de sciences , considérait
que les conséquences de la théorie de la gravitation
newtonienne touchaient au fonctionnement même de l’esprit
humain. C’est ainsi que pour répondre à Hume,
qui mettait en cause les bases de la certitude scientifique ,
il chercha à établir un fondement cognitif à
la théorie de la gravitation universelle et en vint à
poser que l’espace et le temps euclidiens, tels qu’ils
étaient décrits par Newton, étaient des conditions
a priori de la connaissance et non des concepts empiriques. Les
découvertes des géométries non euclidiennes
dans les années 1820 puis, plus tard, leur remarquable
adéquation à la théorie de la relativité
générale développée par Einstein,
remirent en cause la prééminence de la géométrie
euclidienne en tant que modèle privilégié
de description de l’univers. Poincaré développa
ainsi une nouvelle théorie de la connaissance, certes inspirée
de celle de Kant, mais beaucoup plus générique,
et qui, surtout, s’appuyait directement sur le formalisme
mathématique algébrique. L’espace euclidien
n’est plus aujourd’hui considéré par
les physiciens et les mathématiciens que comme un modèle
particulier parmi d’autres.
Or, malgré ces remises en cause du modèle
euclidien, il est manifeste que tout un chacun perçoit
encore la réalité quotidienne selon les anciens
modèles. Le postulat d’Euclide nous apparaît
plus naturel que les hypothèses alternatives qui sous-tendent
les géométries de Riemann et de Lobatchevski. Les
conceptions de l’espace-temps décrites par Einstein,
Minkowski ou Grossman nous apparaissent bien abstraites et si
nous sommes capables d’en énoncer quelques conséquences
qui contredisent apparemment nos intuitions, il faut avouer que
nous ne parvenons pas à les saisir par l’imagination.
La perception des lois complexes sensées agir à
l’arrière-plan de notre univers, reste inaccessible
au quotidien. La nouvelle physique du dernier siècle, par
sa complexité et son caractère anti-empirique, est
demeurée une pure abstraction pour la plupart de nos contemporains,
à l’exception, peut-être, de quelques physiciens
qui sont confrontés à ses lois singulières
dans le cadre de leurs travaux quotidiens. Les tentatives pour
en rendre compte schématiquement, par exemple par des dessins
qui simulent deux dimensions spatiales au lieu de trois , ne parviennent
pas à modifier notre traditionnelle conception de l’espace
et du temps : elles restent précisément de l’ordre
de la métaphore.
Nous allons essayer de montrer dans cette étude
comment les nouvelles technologies numériques, appliquées
aux champs artistiques, sont susceptibles de nous ouvrir à
des temporalités et à des espaces de perception
qui remettent fondamentalement en cause nos logiques et intuitions
a priori. La révolution numérique, telle que nous
la concevons avec Philippe Quéau , est en fait double.
D'une part, le corps de l'homme peut aujourd'hui être directement
connecté, aux moyens d’interfaces visuelles, kinesthésiques
ou sonores, sur l'espace abstrait des modèles conceptuels
à l’œuvre dans les machines informatiques. D'autre
part, il est devenu parfaitement envisageable d’immerger
le sujet dans des univers virtuels multi-sensoriels, engendrés
à partir de ces modèles et algorithmes purement
conceptuels. Nous chercherons ainsi à défendre la
thèse selon laquelle ces deux possibilités actuelles
d’hybridation entre corps et technologie, et d’immersion
dans le virtuel, constituent deux avancées technologiques
susceptibles de nous faire expérimenter sensiblement des
modèles alternatifs de représentation du monde et
ainsi de modifier nos conceptions de l’espace et du temps.
Pour ce faire, nous allons commencer par présenter
l’approche mathématique qui domine la plupart des
champs de la recherche moderne en sciences physiques et naturelles,
en rappelant brièvement son apparition et son développement
historique. Nous montrerons pourquoi les succès technologiques
et fonctionnels de la science contemporaine rendent plus que jamais
essentielle la notion de « modèle ». Dans une
seconde partie nous identifierons et analyserons la notion d’arts
numériques, en mettant notamment en lumière leur
potentiel en terme d’hybridation homme-machine et d’immersion.
Nous approfondirons la notion d’interface afin de comprendre
les nouvelles voies d’expression qui peuvent s’ouvrir
aux artistes contemporains et pourquoi ces arts du virtuel peuvent
donner lieu à une représentation sensible de la
réalité purement intelligible des modèles
sous-jacents. Enfin, dans la dernière partie nous examinerons,
en nous fondant pour l’essentiel sur les travaux de Philippe
Quéau, comment l’utilisation des technologies de
synthèse numérique, en particulier dans le domaine
de l’image, est à même d’engendrer des
simulations d’univers virtuels régis par des lois
singulièrement différentes de celle du monde réel,
et quelle expansion de conscience est susceptible d’en découler.
1. Lois mathématiques et perception
de la réalité sensible
1.1. Le monde des apparences phénoménales versus
la réalité intelligible des nombres
En 1959, le physicien Eugène Wigner donna
une conférence qu’il intitula La déraisonnable
efficacité des mathématiques au cours de laquelle
il faisait part de sa stupeur quant à :
« L’efficacité énorme
des mathématiques dans les sciences de la nature [qui]
est une chose presque mystérieuse […]. Il n’y
a aucune explication rationnelle à cela . »
La question de la relation entre sciences naturelles
et sciences mathématiques est l’un des mystères
les plus profonds qui soit et qui a, au moins depuis Galilée,
intéressé tout autant les scientifiques que les
philosophes. Comment peut s’expliquer le succès extraordinaire
d’outils dits exacts dans la description et la prédiction
des phénomènes de la nature dont les mesures sont
nécessairement empreintes d’incertitude ? Pourquoi
des entités abstraites a priori sorties de l’esprit
des physiciens semblent-elles entrer en résonance avec
les phénomènes naturels, au point de nous permettre
non seulement de rendre compte du monde qui se présente
à nos sens, mais surtout de prévoir son évolution
et de plier ses lois naturelles à nos besoins ? Deux écoles
continuent aujourd’hui à s’affronter : les
idéalistes platoniciens, qui sont convaincus de l’existence
réelle des entités mathématiques et des figures
géométriques parfaites dans un monde des idées
parallèle à notre univers sensible, et les constructivistes
qui soutiennent que les êtres mathématiques sont
de pures créations subjectives de l’esprit humain.
Les constructivistes, pour qui la nature mathématique de
l’univers ne lui est pas intrinsèque mais lui est
imposée par l’homme, avancent que le succès
des mathématiques est un phénomène psychologique
et culturel. Cette hypothèse apparaît à mon
sens discutable, notamment dans la mesure où une grande
partie des mathématiques s’est élaborée
de façon totalement abstraite, sans aucun souci d’une
application physique pratique. Les chercheurs ont étudié
les nombres et les modèles géométrique pour
eux-mêmes, et les physiciens ont été à
plusieurs reprises surpris quand amenés sur un nouveau
territoire physique, ils découvraient invariablement que
les mathématiciens y étaient déjà
passés .
Pythagore et son dogme du « tout est nombre
» est à l’origine de la conception reprise
par Platon qui énonce que les nombres entiers régissent
l’univers, et que la seule façon d’accéder
à une connaissance de la nature est, par conséquent,
de tisser un lien entre les manifestations sensibles et le royaume
des nombres purs. Platon, adhérant dans une large mesure
à cette philosophie pythagoricienne (il ne se référera
jamais explicitement à Pythagore mais parlera toujours
des pythagoriciens) un siècle et demi plus tard allait
faire inscrire au-dessus du porche d’entrée de son
Académie d’Athènes la formule : « Que
nul n’entre ici s’il n’est géomètre.
». Son disciple Aristote allait quant à lui choisir
la voie de la philosophie naturelle en mettant l’accent
sur l’expérience sensible du monde et non sur l’existence
d’un hypothétique univers invisible situé
au-delà des apparences, ouvrant ainsi la voie au développement
de tout le courant de la science phénoménologique
qui aboutira au début du XIXème siècle au
mouvement de révolte de la Naturphilosophie romantique
contre la mécanisation du monde.
1.2. L’avènement de la physique
moderne : les lois de la nature sont écrites en langage
mathématique
Un peu plus tard, allaient adhérer à
cette conception platonicienne du monde non seulement Galilée
et Descartes mais également Leibniz, qui écrira
d’ailleurs lui-même dans un esprit très pythagoricien
: « La musique est l’arithmétique de l’âme,
elle qui compte sans même s’en rendre compte . »
A partir du XVIIème siècle les scientifiques, en
particulier Bacon, Descartes, Newton, Galilée vont réaliser
une véritable rupture, non pas par la formalisation de
nouvelles ambitions ou aspirations, mais par la découverte
de la méthode analytique et réductionniste fondée
sur les mathématiques : Ce sera le début de l’époque
des Lumières qui va se caractériser par un engouement
pour la connaissance pratique et le refus conjoint des livres
et des anciens comme sources exclusives du savoir. Le monde sera
représenté comme une immense mécanique sur
la base de laquelle Kepler, Galilée, Descartes, Huygens,
Newton vont développer des théories et des formalismes
mathématiques qui vont traduire l’univers en une
série de chiffres, de figures et de formules. Il est traditionnel
de reconnaître l’acte de naissance de cette nouvelle
physique mathématique dans la fameuse phase de Galilée
rapportée dans L’Essayeur en 1623 et reprise presque
mot pour mot dans sa lettre à Fortunio Liceti de janvier
1641 :
« La philosophie est écrite dans
ce livre gigantesque qui est continuellement ouvert à nos
yeux (je parle de l’Univers), mais on ne peut le comprendre
si d’abord on n’apprend pas à comprendre la
langue et à connaître les caractères dans
lesquels il est écrit. Il est écrit en langage mathématique,
et les caractères sont des triangles, des cercles et d’autres
figures géométriques sans lesquelles il est impossible
d’y comprendre un mot. Dépourvu de ces moyens, on
erre vainement dans un labyrinthe obscur. »
La géométrie sur laquelle se fondent
tous les travaux et toutes les théories des physiciens
jusqu’à la fin du XIXème siècle, celle
a priori seule à même de décrire notre univers
depuis l’antiquité jusqu’à Newton, est
celle d’Euclide (IIIème siècle avant JC).
Elle est notamment fondée sur un axiome – c’est
à dire que sa formulation n’est le résultat
d’aucune démonstration, mais doit être comprise
comme une hypothèse que les sens présentent comme
une vérité nécessaire – qui a fait
couler beaucoup d’encre. Ce cinquième postulat d’Euclide
peut s’énoncer ainsi : « Par un point extérieur
à une droite, ne peut passer qu’une seule et unique
droite parallèle à la première ».
Dans le sillage spécifique de la physique
newtonienne, Kant considérait en 1781 dans la Critique
de la raison pure que le temps et l’espace étaient
des conditions de connaissance a priori. C’est à
dire qu’elles n’étaient issues d’aucune
expérience. En contradiction avec ce qu’énonçait
Hume , pour qui les assertions scientifiques a priori, telles
que justement « un corps subit la gravité »,
sont fondées sur nos expériences passées
et sur notre usage de croire que le futur sera identique au passé,
Kant soutient que la loi de causalité existe dans l’esprit
avant toute chose, c’est-à-dire a priori : elle a
sa source dans des propriétés plus profondes de
l’esprit. Son raisonnement tenait en ce que la cause et
l’effet se rapportent en fin de compte à l’ordonnancement
temporel d’événements qui prennent chacun
leur place dans l’espace. Et comme les notions d’espace
et de temps newtoniens constituent nos concepts ordinaires d’espace
et de temps, il faut également les considérer comme
les principes a priori qui organisent en connaissance les perceptions
qui arrivent éparses à notre esprit. Le raisonnement
de Kant est donc le suivant : les représentations de l’espace
et du temps doivent être antérieures à nos
sensations car nous ne pouvons ni percevoir, ni ordonner nos sensations
si nous ôtons l’un et l’autre. Dans la Critique
de la raison pure, Kant défendit ainsi la thèse
que si l’on accepte l’espace newtonien, alors on doit
également accepter le fait que la géométrie
euclidienne tridimensionnelle soit la seule géométrie
permettant de décrire et d’étudier la nature
.
1.3. Einstein et Poincaré : l’espace
euclidien, un modèle parmi d’autres
Ce résultat fut réduit à
néant dans les années 1820 lorsque Bolyai et Lobatchevski
découvrent les espaces non euclidiens, et surtout lorsque
la preuve fut faite que ces derniers ne sont pas incohérents,
absurdes ou contradictoires . Mais le coup de grâce sera
donné par Einstein presque un siècle plus tard,
en 1915, lors de la formalisation mathématique de la théorie
de la relativité générale. Einstein va considérer
l’effet de gravitation qu’exerce un corps, par exemple
le Soleil sur la Terre, non plus comme une force agissant à
distance, mais comme en une modification de la géométrie
de l’espace qui l’entoure. Le mouvement d’un
corps (par exemple la Terre) suit une « droite » au
sens d’une nouvelle géométrie possédant
une dimension supplémentaire, le temps. Or Minkowski avait
déjà montré que la géométrie
d’un tel espace-temps possédait des propriétés
non euclidiennes. Désormais la géométrie
ne détermine plus les trajectoires des corps au sens de
leur mouvement dans l’espace habituel à trois dimensions,
mais des trajectoires dans l’espace temps nommées
lignes d’univers. Les lignes d’univers décrites
par les corps en chute libre correspondent aux droites de la géométrie
de l’espace-temps déterminées par la présence
des masses.
Les conclusions de Kant furent ainsi lourdement
mises à mal par l’avènement de la relativité
générale et des géométries non-euclidiennes,
qui détruisaient l’idée newtonienne de temps
et d’espaces absolus. Le renouvellement de la conception
kantienne sera le fruit des réflexions du mathématicien
Poincaré.
A partir de 1887, suite à la découverte
d’un article du mathématicien norvégien Lie
qui établissait une théorie de groupe permettant
de modéliser tout mouvement d’un corps dans un plan
comme une somme infinie de mouvements infinitésimaux, Poincaré
va s’intéresser à la relation qui unit l’espace
mathématique parfait à l’espace représentatif,
donc imparfait, de la physique . Se basant sur la Critique de
Kant et cherchant une alternative aux principes a priori de la
connaissance qu’étaient le temps et l’espace
chez le philosophe, il va proposer dans un article de 1887 l’hypothèse
de la préexistence dans l’esprit de la notion de
groupes continus de transformation. L’ensemble de ces groupes
« a priori », que nous pouvons tout à fait
considérer comme une généralisation des principes
synthétiques a priori proposés par Kant, serait
à même d’engendrer toutes les géométries
possibles mutuellement compatibles et permettrait à notre
esprit de saisir tout mouvement d’objet dans l’espace
et dans le temps. La théorie proposée par Poincaré
s’avérait ainsi valable non seulement dans un espace
et un temps euclidien, comme celui décrit dans la théorie
newtonienne et pensé par Kant, mais également dans
tout type de géométrie démontrée comme
cohérente. Poincaré explique alors dans son article
que notre esprit organisant ses perceptions sensorielles en fonction
de ces différents groupes, il en arrive à choisir
« par commodité » le groupe mathématique
des déplacements euclidiens à trois dimensions d’où
résulte notre perception a priori de l’univers.
« Le groupe choisi est seulement plus commode
que les autres et nous ne pouvons plus dire que la géométrie
d’Euclide est vraie et que celle de Lobatchevski est fausse,
pas plus que nous ne pouvons dire que les coordonnées cartésiennes
sont vraies et les coordonnées polaires fausses . »
Cet épisode entre philosophie et mathématique
met en lumière que le succès du formalisme mathématique
lui vaut même de s’immiscer dans le champ des sciences
cognitives, de la philosophie de la connaissance ou en théorie
de la perception. Nous constatons par-là même l’importance
que la notion de « modèle » va acquérir
au fur et à mesure du développement extraordinaire
de la physique mathématique. La démarche scientifique
va alors consister à construire des représentations
abstraites et à les confronter, expérimentalement
ou par l’observation, à la réalité
phénoménale pour vérifier qu’ils ne
sont pas réfutés. Or, au fur et à mesure
que la physique théorique deviendra plus abstraite, elle
semblera toujours trouvé pour répondre à
ses besoins, des outils mathématiques plus abscons et complexes,
développés souvent sans visée particulière
et en toute indépendance par des mathématiciens.
Ainsi Einstein n’eut-il pas à réinventer la
théorie des tenseurs - dont les fondements avaient déjà
été mis en place par le mathématicien italien
Ricci-Curbastro en 1887 et 1888 - ou les outils de la géométrie
non euclidiennes - développés dans le courant du
XIXème par Gauss, Riemann, Lobatchevski, Bolyai et surtout
Riemann - pour mener à terme entre 1913 et 1915, avec le
mathématicien Grossmann, les calculs différentiels
sur des surfaces non-euclidiennes nécessaires à
la formalisation de sa théorie de la relativité
générale. Même si le débat est loin
d’être tranché, il semble exister un certain
nombre d’arguments qui vont dans le sens d’un lien,
d’une correspondance étroite entres mathématiques
et nature, entre modèles et phénomènes physiques.
Plusieurs mathématiciens de culture, d’éducation,
de parcours différents parviennent ainsi très souvent
aux même découvertes parfois avec une synchronisation
troublante , comme s’ils puisaient effectivement à
un fond commun d’idées douées d’une
réalité autonome.
1.4. Et pourtant « la terre ne
se meut pas… »
Plus généralement, au cours du
dernier siècle, nous avons ainsi été témoins
de l’émergence d’une nouvelle vision du monde
très différente de celle qui émergea au XVIIème.
La mise en cause majeure des conceptions de l’espace et
du temps qui ont dominé le monde pendant trois cent ans,
n’est pas uniquement la conséquence de la théorie
de la relativité générale par Einstein (en
1915), mais également celle de l’avènement
de la mécanique quantique (1920-1930) et de la découverte
des phénomènes chaotiques par Lorenz en 1961. Dans
le système mécaniste classique, la matière
était une substance pour ainsi dire inerte obéissant
à des lois générales parfaitement déterministes.
Mais la mécanique quantique, a totalement modifié
cette conception : l’horloge bien réglée de
Laplace ou de Descartes a été remplacée à
l’échelle subatomique par un univers singulier d’ondes
et de particules gouvernées non plus par des lois déterministes
rigides, mais par celles du hasard et de la contingence apparente.
Une certaine forme de déterminisme subsistait néanmoins
encore , notamment au niveau macroscopique, car si un événement
quantique individuel était indéterminé, les
probabilités relatives à un très grand nombre
d’éléments ou considérées sur
une longue durée redevenait tout à fait prévisibles
au moyen des lois de la statistique. Mais la découverte
du chaos a définitivement enterré, et ce même
à l’échelle des phénomènes macroscopiques,
les anciennes théories fondées sur l’hypothèse
exclusive du déterminisme. Dans un certain nombre de domaines,
- comme ceux de la météorologie, de l’astronomie,
de la mécanique des fluides, de la théorie financière,
de l’épidémiologie quantitative… - les
ambitions prédictives de la physique mathématique,
et donc la question des limites de la connaissance scientifique,
ont été sérieusement reconsidérées.
Le physicien Trinh Xuan Thuan exprime ainsi cette révolution
complète de nos conceptions scientifiques de l’univers
:
« La machine déterministe de Newton
a été remplacée au niveau subatomique par
un monde fantasmagorique d’ondes et de particules gouverné,
non plus par les lois rigides de la causalité, mais par
celles libératrices, du hasard. La matière en vient
même à perdre sa substance : l’espace vide
regorge de particules virtuelles à l’existence fantomatique
et éphémère. La théorie des super-cordes,
qui cherche à unifier les forces fondamentales de la Nature
stipule que les particules de matière ne sont que des vibrations
de bouts de ficelles infinitésimalement petits dans un
univers à dix dimensions. Le déterminisme de Newton
et de Laplace est balayé. Le principe d’incertitude
de Heisenberg nous dit que nous ne pouvons jamais connaître
à l’avance le comportement d’un électron.
[…]
La matière a perdu son rôle central. Ce sont les
principes qui l’organisent et qui lui permettent d’accéder
à la complexité qui occupent le devant de la scène.
[…]
La créativité dans la matière se trouve nouvellement
créditée et sa libération du carcan déterministe
nous permet de réexaminer sous un jour neuf le problème
de la dichotomie entre le monde changeant de l’expérience
et celui invariant des Formes Eternelles ; entre un dieu immuable
et éternel, hors du temps et de l’espace et sa manifestation
dans une nature changeante et contingente. »
Qu’en est-il précisément
aujourd’hui de notre perception du monde au regard des bouleversements
théoriques qu’ont connus les sciences physiques au
cours du dernier siècle ? Nos conceptions de l’espace
et du temps ont-elles été réellement bouleversées
au quotidien ?
Force est de constater que nous vivons toujours
dans un espace euclidien, déterministe et géocentrique.
Notre sol psychologique, notre « Lebenswelt », comme
l’écrivait Husserl , est toujours indissociablement
lié à notre perspective. C’est le progrès
en tant que produit qui a été parfaitement appréhendé,
mais notre vision du monde n’a peut-être pas été
autant bouleversée que le craignait Pascal dans ses Pensées.
Pour reprendre l’image développée par Husserl
dans son essai La terre ne se meut pas, psychologiquement attachés
que nous sommes à notre planète comme « monde
de la vie », comme « Lebenswelt », c’est
cette dernière dans notre vécu quotidien, que nous
ressentons toujours comme immobile, alors même que la théorie
copernicienne a été énoncée il y a
bientôt cinq siècles (en 1543). La matière
nous apparaît aussi continues et déterministes qu’avant
la révolution quantique. Et plus que tout l’espace
et le temps comme parfaitement euclidiens.
A la fin du XVème et au début du
XVIème, une poignée d’innovations techniques
ont ouvert les océans aux navigateurs et bouleversé
la vision que l’humanité se faisait de son berceau.
Aujourd’hui la science nous invite à participer à
une nouvelle révolution intellectuelle et sensible, à
vivre une expansion libératrice de conscience comparable
à celle de la Renaissance. Mais comment les technologies
contemporaines pourraient-elles nous permettre de dépasser
l’ancienne conception qui considère l’espace
comme inerte et sans autonomie, le temps comme linéaire,
absolu et unidirectionnel ? La révolution numérique
peut-elle mettre à notre disposition des embarcations inédites
et susceptibles de nous faire toucher intimement aux lois mystérieuses
que les scientifiques nous présentent sous forme de théories
abstraites ?
2. Les arts numériques : hybridation
et immersion
2.1. L’appropriation des technologies numériques
par le champ artistique
Les techniques artistiques ont, parallèlement
à l’évolution de nos conceptions et de notre
compréhension de la nature, cherché à développer
de nouvelles formes de représentation de l’univers
tel qu’il était perçu en un temps et en un
lieu donné. Ainsi l’art des grecs se voulait un microcosme,
c’est à dire une représentation réduite
du Cosmos dont il devait retranscrire l’harmonie et la beauté
à une échelle réduite. Peu à peu le
savoir et les techniques ont influencé la manière
dont les œuvres d’art se sont efforcées de représenter
une réalité qui elle-même se modifiait dans
notre conception. L’un des exemples les plus évidents
réside certainement en la découverte des lois de
la perspective au milieu du XVème siècle par des
peintres tels que Masaccio ou van Eyck. La mise en œuvre
et le perfectionnement de cette technique a profondément
modifié le sens de l’espace que, non seulement les
artistes, mais également les spectateurs, pouvaient avoir
de leur environnement. Ainsi que l’écrit Panofsky
:
« Ainsi le tableau s’est transformé
en une « portion de réalité » dans la
mesure où et en ce sens que désormais l’espace
que l’on imagine déborde de tous côtés
l’espace représenté, la finitude même
du tableau rendant perceptible l’infinité de l’espace
et sa continuité. »
Les découvertes scientifiques du début
du XXème siècle, notamment celle de la nature ondulatoire
du son et de la lumière, ont encouragé les peintres
abstraits, à partir de 1910, à retranscrire sous
forme artistique la réalité complexe que dépeignait
cette nouvelle science, et à mettre en question la représentation
traditionnelle de l’espace en élaborant des lois
propres à l’espace pictural, indépendantes
de la vision subjectives de l’homme. Dès 1912, Kupka
a commencé à rassembler des notes où il développe
une théorie de la physiologie de la perception, et où
il annonce la venue d’un art non seulement abstrait mais
« sans aucune médiation matérielle »
- ce que Kupka appelle la « psychographie de l’avenir
», dont le support ne serait autre que les « ondes
magnétiques ». Pour lui, ainsi que l’énonce
Pascal Rousseau, « l’art de l’avenir »
sera porté par une « communication directe de l’émotion,
l’espéranto d’une communication intégrale
et immatérielle, flottant tel un effluve magnétique
qui envoûte les spectateurs, chargé d’une énergie
qui galvanise les corps et les esprits pour les porter vers des
sphères plus élevées. » Les cubistes
essayèrent de leur côté, entre 1907 et 1921,
de représenter les nouvelles géométries à
quatre dimensions que les savants commençaient à
considérer comme la structure réelle de notre univers.
Mais si leurs œuvres marquèrent indéniablement
le siècle, on ne peut que constater qu’ils se trouvèrent
rapidement entravé par les moyens limités, et en
l’occurrence la matérialité de la technique
picturale.
Mais à partir des années 1940,
des cinéastes passionnés par l’expérimentation
et les nouveaux moyens technologiques qui commencent à
apparaître, vont s’approprier un outil encore élitiste
et peu performant, l’ordinateur, pour initier une démarche
originale de recherche à partir de courbes représentatives
de fonctions mathématiques générées
informatiquement. Je songe ici en particulier aux frères
James et John Whitney qui peuvent être considérés
comme de véritables précurseurs tant par leurs innovations
cinématographiques que par l’utilisation de la programmation
à des fins artistiques. Certains de leurs films laissent
présager le développement d’une expression
artistique fondée sur l’abstraction et les modèles
mathématiques.
L’apparition de la machine informatique
instaure une rupture technologique qui la distingue fondamentalement
des automates qui existaient depuis l’antiquité.
Les ordinateurs numériques diffèrent des machines
mécaniques traditionnelles en deux choses : d’une
part, par l’existence de programmes sous-jacents, doués
d’une autonomie que ne possédait aucun des anciens
automates, d’autre part, et de façon plus essentielle
encore, par la présence d’organes sensoriels, de
membranes sensibles qui leur permettent d'instaurer un dialogue
avec l'homme et l'environnement. On peut nommer ces surfaces de
contact entre les machines informatiques et leur environnement
des interfaces.
Depuis véritablement une dizaine d’années,
l’informatique et plus largement les divers outils numériques,
graphiques, vidéo, sonores, etc. ont atteint un degré
de développement et d’accessibilité financière
tel que les créateurs se les approprient massivement et
développent de nouveaux concepts d’installations
fondées sur l’interactivité homme-machine
et sur l’immersion. De la même façon que pour
le cinéma à ses débuts , le médium
numérique s’est initialement développé
sans ambition artistique d’aucune sorte : initialement promu
sous l’égide des grands groupes industriels et des
cartels militaires, il n’a trouvé sa vocation artistique
que dans un second temps. Il est cependant essentiel de souligner
que nous ne faisons pas simplement face à l'apparition
d'une nouvelle technique, comme la photographie et le cinéma
en leur temps. La technologie numérique pénètre
et conditionne en effet transversalement tous les métiers
artistiques et les dynamiques culturelles : elle affecte le système
des arts dans son ensemble. Aussi, face à la prolifération
typologique de l’utilisation de ces nouveaux outils, est-il
préférable de parler d'"arts numériques",
au pluriel plutôt qu’au singulier.
Comme nous l’écrivions dans notre
introduction, nous défendons dans ce travail la thèse
selon laquelle les révolutions technologiques introduites
par l’avènement du numérique peuvent permettre
aux artistes contemporains de rendre perceptible une conception
alternative et moderne d’une réalité manifestement
de plus en plus fondée sur les modèles. Pour ce
faire nous devons nous interroger sur ce qui constitue l’essence
de ces nouveaux médiums. Le numérique se caractérise
avant tout comme un code binaire, un système abstrait des
signes, capable de représenter tout type d'information
à partir de chaînes de 0 et de 1. Il permet ainsi
une quantification de tous les matériaux, rendant le contrôle
sur eux total. L'impact du numérique dans les processus
artistiques est un phénomène d'autant plus complexe
qu’il se joue sur au moins deux niveaux :
Au niveau le plus sensible, en premier lieu,
l’action de l’ordinateur et de ses programmes se définit
et se matérialise au travers de surfaces de contact entre
la machine et le monde extérieur : interfaces de sortie
ou interfaces d’entrée. L'interface est la membrane
de contact, l'organe de la sensibilité ou de l’expression.
Elle permet le dialogue entre l’environnement ou le sujet
et le monde intérieur celui des informations codées
en langage informatique.
Au niveau le plus intelligible, en second lieu,
il y a le programme et les modèles sous-jacents. Un programme
est constitué par un certain nombre de variables pouvant
prendre des valeurs appartenant à un ensemble prédéfinir
(texte, nombre entier, nombre réel…), et de règles,
de modèles logiques ou mathématiques permettant
l’attribution, aléatoire, interactive ou déterministe
de valeurs aux dites variables. Celles-ci génèrent
à leur tour les images et sons, produits en dernier lieu.
Le programme modélise donc les comportements et des relations
au travers d'une série d'instructions codées sous
forme d’algorithmes, interprète les données
issues des interfaces d’entrées, traite l'information,
déclenche les mécanismes de réaction, attribue
de nouvelles valeurs aux variables et traduit au final ces valeurs
en phénomènes perceptibles via les interfaces de
sorties (écran lumineux, haut-parleur, projecteur, moteur
électrique, etc.…).
2.2. L’hybridation sensible: l’interface
comme frontière corps-machine
Si traditionnellement l'interface peut se définir
comme surface de contact mettant en relation deux ou plusieurs
systèmes hétérogènes, technologiquement
parlant, elle est un dispositif assurant la communication entre
deux systèmes informatiques différents et exécutant
essentiellement des opérations de transcodage et de gestion
de flux d'information, mettant en relation les entités
selon des modalités uni ou bidirectionnelles, réversibles
ou irréversibles, mutuelles ou à sens unique. Emanuele
Quinz explique que l’interface fonctionne à la fois
comme une membrane transparente et comme un filtre. En tant que
surface de contact et de communication entre deux (ou plus) systèmes
hétérogènes, l'interface est bien transparente,
en tant qu’elle assure un transfert d’information,
mais elle provoque également des transformations ; elle
n'assure pas seulement une communication, mais elle construit
une relation. L’interface est la base même de l’interactivité
immersive, et la relation qui se construit par son intermédiaire
peut être définie comme un circuit, une boucle entre
action, perception et réaction : dans le dispositif interactif,
le système est capable de modifier à chaque itération
la relation qu'il établit entre données d’entrée
et données de sortie, et le système assure le lien
entre le monde matériel réel et l'univers immatériel
du programme et des modèles intelligibles. Et c'est précisément
là qu'émerge le véritable statut de l'interface,
ainsi que l’écrit Quinz :
« Avant d'être un espace (intermédiaire),
[l’interface] est une fonction. Et cette fonction n'est
pas seulement d'unir, de mettre en connexion, mais aussi de séparer,
de définir. L'interface est un système de frontières.
On peut affirmer que l'interface est la fonction de l'intersubjectivité
: dans le jeu de la relation interactive […], non seulement
deux systèmes communiquent, mais deux subjectivités
se définissent, se construisent et déconstruisent.
»
2.3. L’hybridation intelligible
: le programme comme nœud de l’interaction entre l’esprit
et les modèles
Nous venons de voir que l’interface est
au cœur de la relation d’hybridation sensible lors
de l’expérience d’interaction d’un sujet
avec une machine numérique. Assurant le lien entre le corps
du sujet et le « corps sensoriel » de la machine,
elle assure la transmission électronique de notre volonté
et de nos actions à l’intérieur de la machine,
et réciproquement elle impose à notre subjectivité
les lois propres du programme. Mais l’expérience
interactive numérique va bien au-delà d’une
simple interconnexion physico-corporelle : elle nous fait en quelque
sorte vivre la dissolution du sujet dans l’objet et réciproquement
: l’objet et le sujet fusionnent sensiblement et intelligiblement
dans l’expérience de la rencontre, organisée
et pilotée par le programme en fonction des modèles
à l’œuvre à l’arrière-plan.
L'artiste canadien David Rokeby écrit ainsi que :
« Le feedback devient l'élément
central de l'œuvre. Le feedback n'est pas simplement "négatif"
ou "positif", inhibitoire ou renforçant, mais
au contraire il est l'incarnation du devenir, des transformations
mutuelles entre les deux systèmes, homme et machine. A
la place du modèle de communication basé sur la
relation linéaire entre un émetteur et un récepteur,
s'installe le principe cybernétique. Le rapport entre le
système et le spectateur est circulaire et a l'aspect d'une
spirale. »
Etymologiquement, l’interaction consiste
en effet en une action réciproque. Elle est susceptible
de modifier non seulement les objets en interaction, mais éventuellement
les conditions et les lois de l'interaction. Philippe Quéau
distingue ainsi deux sortes d'interaction : l'interaction autonome
et l'interaction hétéronome. L'interaction autonome
est précisément une interaction dont les lois ou
les modèles possèdent la possibilité d’évoluer
au contact de la rencontre avec le sujet. Par opposition, l'interaction
hétéronome est régie par des lois fixes,
indépendantes du processus interactif proprement dit :
« Autrement dit, dans le premier cas l'échange
interactif se bâtit lui-même au fil des transactions,
d'une manière épigénétique. Dans le
second cas, l'interaction reste confinée dans un jeu formel
dont les lois sont définies une fois pour toutes. »
C’est l’étude de cette deuxième
forme d’interaction qui nous paraît bien entendu la
plus intéressante, puisque chaque action du sujet est alors
potentiellement en mesure d’entraîner une altération
des lois de l'interaction, et par-là même d’enrichir
encore davantage l’intensité et la richesse de la
rencontre. L'itération de l'interaction engendre ainsi
des possibilités d’altérations successives
pouvant elle-même entraîner une évolution en
profondeur de la structure du modèle régissant le
jeu de rétroaction. On imagine aisément qu’il
n’y a guère de limite en terme de complexité
et de nombres de niveaux de cette évolution. Philippe Quéau
propose le terme d’alteraction pour caractériser
cette « interaction altérante, cette action intermédiaire
qui fait devenir autre » et unit étroitement les
trois concepts d’altération, d’itération
et d’interaction. .
La double hybridation du sujet, sensible via
les interfaces, et intelligible, par l’intermédiaire
du programme constitue, ainsi le fondement de l’expérience
immersive.
3. De l’image de synthèse
à l’espace-entité : temps et lieux du virtuel
Nous allons à présent détailler
les modalités de cette exploration de temporalités
et d’espaces alternatifs, et la manière dont ces
différents niveaux d’hybridation et d’immersion
participent à la réalisation de l’expérience
virtuelle. Les arts numériques, et par extension les élaborations
d’univers virtuels peuvent faire un usage combinatoire d’images
de synthèse, de sons, de mouvements ou d’impulsions
kinesthésiques, etc. Un monde virtuel est définit
par Quéau comme « une base de données graphiques
interactives et visualisable en temps réel sous forme d’images
de synthèse tridimensionnelles de façon à
donner le sentiment d’une immersion dans l’image »
. Afin de rendre notre propos plus concret, nous allons appuyer
une partie de notre réflexion sur l’image de synthèse
– nous entendrons par-là également le film
de synthèse en tant que succession temporelle d’images
–, pour deux raisons. D’une part, ce support est celui
qui nous semble le plus riche de potentialité en terme
de création de mondes virtuels. D’autre part, l’image
infographique s’inscrit naturellement dans la continuité
des recherches artistiques picturales ou cinématographiques
menées jusqu’à nos jours. Philippe Quéau
nous confirme d’ailleurs dans ce sentiment : selon lui,
l’image de synthèse est la « matière
première » du virtuel.
3.1. L’image de synthèse
est d’abord un langage formel
Les logiciels de synthèse visuelle peuvent
actuellement réaliser des images parfaitement « réalistes
», similaires à celles obtenues par la photographie
ou les prises de vue réelles. C’est d’ailleurs
dans le champ de l’imitation du réel et des effets
spéciaux, que l’image de synthèse est aujourd’hui
la plus considérée. Mais bien qu’on puisse
y déceler un potentiel figuratif inouï dans les domaines
des films narratifs à grand spectacle ou des jeux vidéos,
les utilisations les plus intéressantes et les plus prometteuses
de ces images ne résident à mon sens précisément
pas là. Leur nature, leur essence même, les distingue
en effet des images photographiques, cinématographiques
ou télévisuelles, c’est à dire de celles
prises de nature, en ce qu’elles sont essentiellement «
des représentations visibles de modèles conceptuels
abstraits » . Elles nous donnent le moyen d'explorer de
façon perceptible ces univers où parlent directement
les lois de la nature brute, celles écrites en langage
mathématique. N’y a t-il donc pas contradiction dans
les termes à vouloir en faire un usage exclusivement figuratif,
alors qu’elles sont par nature d’un ordre essentiellement
différent de celui des phénomènes sensibles
?
Toute l'information nécessaire à
la création d'une image de synthèse se résume
en une série d’impulsions électriques ou lumineuses,
qui codent sous forme symbolique des suites de 0 et de 1, suite
représentant elles-mêmes des fonctions et des modèles
mathématiques. Ces informations sont certes inscrites dans
le monde réel, elles y sont incarnées dans le sens
où elles se fondent effectivement sur des phénomènes
électromagnétiques, électroniques ou quantiques,
mais elles n’y puisent pas leur sens, de la même manière
que la peinture de Cézanne ne tire pas son sens de la substance
que le chimiste a utilisé pour obtenir tel jaune pâle.
La matière de l’image numérique est asservie
à une signification imposée par le modèle,
qui, lui, est de nature intelligible. Cette spécificité
différencie donc l’image de synthèse de la
photographie et du cinéma traditionnels. Les images infographiques
forment la matière d’une nouvelle écriture,
propre à modifier nos méthodes de représentation
et nos habitudes visuelles, et en ce sens elles inaugurent un
nouveau paradigme : le formalisme abstrait des lois de la nature,
c’est-à-dire un langage au sens propre, peut pour
la première fois produire directement des images, sans
que le créateur ait à faire usage de métaphore
ou œuvre d’imagination. « Le lisible, peut désormais
engendrer le visible. »
Les modèles et algorithmes situés
à l’arrière plan ne se manifestent pourtant
visiblement que de façon toujours incomplète au
travers des traces lumineuses sur l’écran. Chaque
image, chaque saisie, ne rend en effet jamais compte que manière
très relative et partielle des modèles formels qui
les engendrent : Quéau appelle l’ensemble des états
pouvant être pris par un modèle donné, son
« espace des phases » . Pour obtenir une compréhension
plus concrète de cette notion, nous pouvons l’illustrer
en songeant aux modèles fractals : A partir d’une
équation très simple (la plus célèbre,
historiquement, étant celle de Mandelbrot : Z= z2 + c,
Z et z étant des nombres complexes), l’artiste peut
créer un univers infini et jamais complètement connaissable
: il est toujours possible de « zoomer » dans l’une
des branches de la structure pour découvrir des formes
analogues, mais toujours renouvelées, à une échelle
plus réduite. Chacune des images n’est qu’une
projection sensible de l’un des états de cet espace
des phases. Le modèle quant à lui reste toujours
identique à lui-même : il représente l’
« être » en opposition aux images qui sont l’
« apparaître de l’être », les manifestations
infinies du modèle. L’ensemble de ces représentations
ne fait jamais que donner un aperçu de la puissance générative
d’un modèle, celle-ci pouvant souvent s’avérer
infinie. L'image infographique ouvre ainsi la voie à un
éventail fascinant de médiations entre les langages
formels et les représentations sensibles. Il est par exemple
possible d’imaginer la création d’univers totalement
virtuels où les mathématiques s’incarneraient
physiquement et tangiblement au travers de lois d’action
ou de réaction complètement différente de
celles à l’œuvre dans le monde physique.
« [Les images] ne suffisent pas en tant
que telles à intelliger le modèle abstrait qui les
engendre, mais elles nous ouvrent une fenêtre sur lui..
L'image de synthèse renvoie nécessairement à
son modèle. […] Une image de synthèse n'est
donc pas simplement l'image de quelque chose, une sorte de copie
statique et figée d'une entité préalable.
Pour comprendre l'essence d'une image de synthèse, on ne
peut se dispenser de chercher à intelliger le modèle
qui l'engendre. Pour ce faire, il peut être nécessaire
d'engendrer des images alternatives du modèle et d'explorer
son « espace des phases », autrement dit l'ensemble
de tous les « états » possibles du modèle,
en faisant varier les paramètres accessibles. C'est cette
nature, à la fois langagière et toujours en puissance,
des images de synthèse qui explique leur importance et
leur richesse applicative. »
L’enrichissement multi-sensoriel des mondes
virtuels ne constituent alors qu’une accentuation de cette
concrétisation des modèles abstraits, en amplifiant
la gamme sensorielle à travers laquelle ces derniers deviennent
perceptibles et connaissables, mais il ne change pas la nature
du contact qui s’établit. L’intégration
numérique qui peut traduire une suite de 0 et de 1 indifféremment
en images ou en sons, par exemple, ouvre en effet tout un nouveau
champ, non de correspondances sémantiques, mais d'une véritable
synesthésie d’où peuvent émerger de
nouvelles expériences esthétiques (la relation interactive,
la simulation, l’immersion) ainsi que de nouvelles formes
d’œuvres (les installations interactives, les univers
virtuels, les jeux vidéos, le web art, etc.) Il est par
exemple possible de mener, sur ordinateur, des travaux sur l’abstraction
en envisageant d'une façon nouvelle la question de la correspondance
des images et des sons dans les arts du mouvement. Dans cette
perspective l'image n'illustre plus les manifestations les plus
extérieures et les plus évidentes des sons (intensité,
fréquence, timbre, chromatisme, etc.), de même qu'à
l'inverse les sons ne cherchent plus à copier les manifestations
extérieures des images (formes, vitesse, rythme, couleurs,
etc.). L'idée de la synesthésie est autre : sons
et images sont produit simultanément par une seule et même
entité : un archétype, une structure logico-mathématique,
une abstraction numérique, bref une loi supérieure
apte à dépasser les spécificités matérielles
propres à chaque art et à tendre vers d'authentiques
correspondances structurelles.
3.2. L’ « espace-entité
» comme lieu de l’expérience virtuelle
La phénoménologie moderne nous
enseigne que l’espace n'est pas seulement un concept, mais
que c'est aussi un lieu d'existence. Notre existence implique
celle de l'espace où nous sommes, où nous nous mouvons,
où nous agissons. Dans cet extrait du Visible et l’invisible,
Merleau-Ponty annonce cette démarche qui mène du
sensible à l’intelligible, de la perception à
la signification :
« La littérature, la musique, les
passions mais aussi l’expérience du monde visible,
sont non moins que la science de Lavoisier et d’Ampère
l’exploration d’un invisible et, aussi bien qu’elle,
dévoilement d’un univers d’idées. Simplement
cet invisible-là, ces idées-là, ne se laissent
pas comme les leur détacher des apparences sensibles, et
ériger en seconde positivité. […] L’idée
est ce niveau, cette dimension, non pas dans un invisible de fait,
comme un objet caché derrière un autre, et non pas
un invisible absolu qui n’aurait rien à faire avec
le visible, mais l’invisible de ce monde, celui qui l’habite,
le soutient, et le rend visible, sa possibilité intérieure
et propre, l’Être de cet étant. »
Or, notre appréhension empirique du monde
peut se trouver elle-même profondément bouleversée
par le développement actuel des techniques et des arts
de la réalité virtuelle. Dans la majorité
des cas, les logiciels de synthèse d'image utilisent naturellement
une notion euclidienne de l'espace. Les transformations applicables
aux objets créés se réduisent à des
opérations de translations, de rotations ou d'affinités.
Au bout du compte, on ne fait avec ces logiciels que redécouvrir
et mettre en œuvre l'essentiel des représentations
de la Renaissance. Sans l'aide de ces logiciels, et au travers
d’efforts de programmation indépendants, l’artiste
se confronte nécessairement à ce lien subtil, à
cette relation étroite qui existe entre la sensation d'espace
dans lequel on se trouve plongé et la nature des modèles
qui génèrent ces espaces. Car l’art numérique
ouvre des voies inédites d’exploration ; il peut
nous mettre en contact avec des structures alternatives comme
les espaces de Riemann ou ceux de Lobatchevski. Ce qui passait
au XIXème siècle pour des jeux formels très
abstraits ou de purs formalismes mathématiques peut se
transformer aujourd'hui en images mouvantes d'une vivacité
particulièrement saisissante. Ce nouveau rapport à
l'espace mérite d'être médité, il représente
un des points clé qui constituent l'originalité
des images de synthèse et des mondes virtuels à
venir.
L'image de synthèse, éventuellement
couplée à d’autres canaux d’expression/perception,
devient ainsi un « lieu » virtuel explorable, non
pas lieu au sens kantien comme cadre a priori dans lequel l'expérience
viendrait s'inscrire, mais espace prenant épigénétiquement
naissance et vie dans l’expérience du sujet qui l’explore,
le découvre, s’impose à lui et le subit conjointement.
L'espace devient l’une des conditions de la simulation,
qui s’établit dans la langue souple et mobile, en
perpétuelle recherche d'elle-même, des mathématiques.
Il n'est plus seulement un support neutre, un décor, au
sens théâtral du terme, devant lequel viennent défiler
les «acteurs». Il est le produit de modèles
intelligibles eux-mêmes en transformation, en mouvement,
et acquiert en tant que tel un rôle actif et structurant.
Il interagit continuellement avec les objets, les sujets et les
modèles, et nous enjoint à le penser comme «
une entité en relation permanente avec d'autres entités,
qu'il est censé «contenir», et qui en réalité
le contiennent (symboliquement) tout autant qu'elles sont contenues
par lui. […]. Autrement dit, l'espace est un élément
du modèle et réciproquement. »
Le corps et l’esprit deviennent alors capables
de se promener sensiblement et intelligiblement dans ces espaces
symboliques abstraits, dotés de propriétés
arbitraires. Les images infographiques sont en mesure de traduire
les théories les plus abstraites en formes sensibles et
de plonger physiquement les sujets dans des mondes aux propriétés
déroutantes. La pure représentation de la nature
cède la place à la simulation et à l’auto
génération d’œuvres autonomes douées
d’une quasi-vie, qui suscite une émotion qui n’est
pas de l’ordre de « celle du potier pétrissant
sa glaise » mais plutôt de « celle du jardinier
soignant ses fleurs ».
3.3. Vers la rupture de l’isomorphisme
réel-virtuel
Le corps humain peut être «interfacé»
avec des calculateurs numériques, qui peuvent saisir et
interpréter chaque son, chaque mouvement des yeux ou des
mains, et plongé dans des environnements sonores et visuels
dans lesquels le sujet est appelé à jouer un rôle
actif . Ces potentialités inédites ouvrent des perspectives
conceptuelles et perceptuelles révolutionnaires, propres
à instaurer une déréalisation du rapport
du corps à son environnement visuel et sonore. Elles nous
offrent par-là même une occasion sans précédent
de remettre en cause nos représentations du monde, jusqu'ici
limitées par les contraintes physiques, physiologiques
ou psychologiques, et de laisser nos consciences s’évader
hors d’un réel que nous avons, par habitude et naïveté,
tendance à considérer comme le seul envisageable
a priori. Car, nous l’avions déjà rappelé
plus haut, l’avènement de nouveaux moyens de transport,
navires, automobiles, avions et l’ouverture de nouvelles
voies aériennes et maritimes ont déjà eu
l’occasion de modifier nos conceptions de l’espace
et du temps. De manière similaire, les outils numériques,
particulièrement dans leurs mises en œuvre artistiques,
sont en passe de nous ouvrir à de nouveaux espaces et à
de nouvelles temporalités, et d’enrichir l’expérience
phénoménologique de notre rapport de « l’être
à l’étant », pour reprendre les mots
de Merleau-Ponty . Ces lieux et ces temps symboliques ne devront
pas en effet se limiter à de simples isomorphismes de l'espace
euclidien et déterministe de notre quotidien. En totale
rupture avec les utilisations actuelles de la technologie numérique
qui se contente d’imiter le réel, par des effets
spéciaux de synthèse dans les superproductions hollywoodiennes
ou les jeux vidéos figuratifs, nous pouvons imaginer des
jeux de formes et de couleurs abstraites et stéréoscopiques,
se mouvant selon des géométries et des rythmes déroutants,
répondant à nos gestes ou nos paroles d’une
manière si singulière que nous devrons rompre avec
notre rapport habituel au temps et à l’espace.
Les mouvements et expressions du corps peuvent
alors devenir eux-mêmes langage mais avec des significations
différentes de celles imposées ou acquises dans
le monde réel : tel mouvement des doigts dans le vide pourra
donner naissance à une symphonie de sons en provenance
de sources mouvantes contrôlées par le déplacement
des yeux, progresser dans une direction pourra paradoxalement
nous faire reculer, les lois qui empêchent deux objets solides
d’occuper simultanément la même place pourront
être aisément contredites, des chimères multidimensionnelles
à mêmes de nous faire ressentir l’entrelacement
entre dimensions spatiales et temporelles seront bientôt
imaginées, des avatars numériques pourront aligner
leur comportement sur des modèles chaotiques, nous introduisant
ainsi au ressenti des phénomènes les plus singuliers
de la matière... Notre sens de l’espace, non seulement
sera bouleversé, modulé, traité, mais également
notre temps propre, celui de notre corps dans son investissement
sensoriel, ses tentatives d’adaptation, et ses interactions
à l’espace.
« Il s'agit certes d'une révolution
radicale, lourde de conséquences. Mais pour cette raison
même, elle porte les germes d'une libération plus
profonde, mieux comprise, moins naïve de notre corps. En
déconstruisant les notions trop bien apprises de l'espace
piagétien de notre enfance, nous conquérons du même
coup, soudainement, des espaces nouveaux, vierges, nous apercevons
des rapports impensés (parce que jusqu'alors impensables...).
»
De nouvelles formes d’expressions artistiques
et de rhétoriques esthétiques se développeront
ainsi, fondées sur des agencements combinatoires complexes
impliquant mathématiques, informatiques, architecture,
physique, musique, cinéma, cybernétique, etc. et
mettant en scène différents types d'hybridation
entre le corps et l’œuvre, entre le réel et
le virtuel. Des métamorphoses continues pourront s'enchaîner
entre ces espaces représentationnels dont chaque point
pourra se révéler comme une porte vers un nouvel
espace de données. L’esprit devra alors s’ouvrir
à des formes inédites et singulières de navigation
mentale pour évoluer sans se perdre dans ces labyrinthes
conceptuels en perpétuelle mouvance… La nature réelle
que nous connaissons au quotidien, ne constitue qu’un exemple,
un seul parmi une infinité, de ce que pourront être
ces œuvres du futur.
Face à la complexité grandissante
de ces nouvelles formes d’expression, l’artiste de
demain se devra nécessairement d’être polyvalent
: tout autant mathématicien que musicien, ingénieur
que peintre, informaticien qu’architecte, son rôle
consistera alors à imaginer et à concevoir de nouvelles
réalités autonomes, en les traduisant par un agencement
subtil et parfaitement maîtrisé de modèles.
Les arts du virtuel viennent à peine de voir le jour et
nous n’en avons encore parfaitement saisis ni l’essence,
ni le potentiel. Jamblique affirmait que « l’habitude
est une seconde nature ». Nous avons alors tout lieu de
croire que nous serons à même de changer notre nature
en confrontant notre corps et notre esprit à ces jeux improbables.
Conclusion
La physique mathématique contemporaine
découvre chaque jour de nouveaux mondes à explorer
à la limite de nos perceptions et de nos capacités
d’appréhension. Les technologies de l’image
nous ont conjointement donné accès à tout
un nouvel univers sensible, des formes de vie protozoaires jusqu’aux
images de nuages stellaires, en passant par les photographies
de la Terre vue du ciel qui nous présentent notre environnement
d’une manière totalement nouvelle. Nous y lisons
une beauté qui n’a rien à envier aux plus
belles images de Novalis ou de Lucrèce. Or les mathématiques,
ses modèles, ses courbes semblent constituer le langage
même de cette nature proliférante. Nous retrouvons
les mêmes fonctions derrière l’agencement des
pétales d’une fleur, le phénomène de
diffusion d’un gaz, la propagation des ondes électromagnétiques
ou la courbe de réponse de l’oreille interne. Pourquoi
ces courbes et ces fonctions seraient-elles moins proche de la
nature que les hiéroglyphes secrets que le poète
et le philosophe de jadis croyaient déceler dans les formes
d’un coquillage ou d’un élytre ?
Les mathématiques possèdent une
quasi-vie singulière qui fascine et déroute même
les meilleurs mathématiciens. Ceux-ci ont souvent le sentiment
que les formules et les théorèmes mathématiques
en savent davantage que leurs inventeurs et utilisateurs. Or les
arts numériques nous donnent les moyens immédiats,
de diffuser sensiblement cette vie des modèles dans des
espaces complètement virtuels et crépitant de cette
richesse infinie des lois de la nature. Les nouvelles œuvres
se déploieront comme des environnements informatisés,
comme des systèmes sensibles, intelligents et interactifs
étroitement hybridés au corps du sujet. Et c’est
dans l’expérience de ces nouvelles rencontres du
corps avec des mondes inédits et improbables que pourra
se réaliser une véritable ouverture de conscience.
L'artiste de demain sera, ainsi que le défend Quéau
, appelé à se servir de l'autonomie de ces êtres
« intermédiaires » que sont les êtres
mathématiques comme d'un nouvel outil d'expression pour
immerger le sujet (le spectacteur) au sein de réalités
virtuelles en constante genèse, des espaces-entités
en perpétuelle évolution, se modifiant en fonction
de leurs rythmes propres et des interactions avec les hommes qui
les peuplent.
D'après Panofsky , chaque civilisation
possèderait son propre « sens de l'espace »
et l'humanité, au cours des âges, évoluerait
vers des représentations de plus en plus abstraites de
l'espace. En faisant défiler le cours de l'histoire, on
peut voir ainsi la conscience humaine s'enfoncer peu à
peu dans les profondeurs de la réalité abstraite.
L'espace des grecs était « tactile et musculaire
». L'espace des médiévaux était plat
et sans profondeur, « l'air n'y circulait pas » selon
l’expression de Panofsky. L'espace des Renaissants, grande
révolution était « optique et visuel ».
Nous vivons largement encore, nous-même, dans cette vision
là de l'espace, conçu comme un lieu abstrait, statique,
homogène et transparent. L'artiste de la Renaissance élaborait
son tableau tout entier en une sorte de fenêtre par lequel
notre regard plongeait dans l'espace. Le tableau était
nié dans sa matérialité et ne trouvait sa
fonction, son rôle que dans cette notion de fenêtre,
de section plane d'une pyramide visuelle. On nous permettra d'anticiper
: l'espace des modernes, autre grande révolution, sera
une entité vivante, il ne sera plus vu statique mais frémissant
de vie. Ce n'est plus le regard, mais le corps tout entier qui
plongera dans cet espace-entité. Non plus réceptacle
passif, posé une fois pour toute, mais cadre actif, l'espace-entité,
intimement hybridé aux modèles mathématiques
les plus abstraits, deviendra un lieu d'existence. La réalité
matérielle des écrans s'estompera pour laisser place
à des espaces frémissant d'une vie nouvelle et profonde.
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Bibliographie
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Le corps à l’épreuve de l’interactivité
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11. Rousseau, Pascal, Un langage universel : l’esthétique
scientifique aux origines de l’abstraction, p.19-33,
In Aux origines de l’abstraction 1800 – 1914, Editions
de la Réunion des Musées Nationaux, Paris, 2003
12. Thuan, Trinh Xuan, Le Chaos et l’harmonie,
Gallimard, Coll. Folio Essais, 1998.
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