PHILOSOPHIE GOETHEENNE

SENS DE L'ESPACE

DE LA COULEUR



"Etre sensible aux phénomènes lumineux surtout naturels: foudre, nuages, feux, mer étincelante, ciel, volcans... Etre bien moins sensible aux jeux lumineux des films, même abstraits, aux décors de théâtre, d'opéra.

Préférer les spectacles naturels hors de l'homme. Préférer le vertige que crée l'abysse du ciel étoilé, lorsqu'on y plonge notre tête en oubliant la terre où reposent nos pieds. Ou bien le surréalisme de rêves où deux lunes extra-lucides montent simultanément dans le ciel noir. En fait, tout ce qui, dans la lumière, est proche de la musique par ses côtés les plus abstraits: formes, mouvements, intensités, couleurs, étendues... Les imaginer, les combiner, les entrechoquer, les faire évoluer comme les paysages lumineux des galaxies et des gaz intrastellaires éclairés par de jeunes soleils bleus, ou alors en mouvements gigantesques, soufflés par des explosions de supernovae. De la musique lumineuse pour les yeux, symétrique à la musique sonore pour les oreilles.

L'homme peut aujourd'hui accéder à des événements faits de lumière réelle comme jamais auparavant avec, pour l'instant, des lasers, des flashes électroniques, des projecteurs et l'informatique (microélectronique, ordinateurs). Du coup, on comprend qu'un art nouveau de la lumière, qui ne soit ni peinture, ni fresque, ni théâtre, ni ballet, ni opéra, est là sur le pas de la porte. Un art par définition hors de l'homme, même si, comme dans le cas des Polytopes de Persépolis ou de Mycènes, des enfants ou des chèvres porteurs de torches électriques dessinent dans les champs ou sur la montagne des tracés lumineux, qui se confondent la nuit avec les constellations célestes. Un art comme la musique, en soi, sans référence anthropomorphique ou réaliste. C'est cela le sens des aventures polytopiennes [...]. C'est cela la quête d'une expression pan-musicale.

Mais aussi, les leçons de ces expériences montrent à quel point, pour les constructions, structurations et architectures des projets lumineux, il était naturel et efficace d'utiliser les mêmes procédures que celles des architectures sonores!

Finalement, une sorte de fluide esthétique, rationnel et intuitif de l'imagination semble circuler entre lumière, son, technologie, théories, presque sans rupture de continuité."



Iannis Xenakis